Livre n°4 (suite de « Bon vol », « Bonne fête » et « Bonne route »)
Chasse royale en voiture volante… Robots vs clones.
BON DEBARRAS
Les deux lunes semblent s’ignorer. La plus vive effleure le sommet d’une lointaine montagne. À l’opposé, son orbitale frangine rase l’horizon. Au milieu, le soleil musarde fort haut.
Vealmioun descend d’un carrosse éblouissant tiré par douze fiers joudiréïvvhs noirs caparaçonnés d’or, à la crinière permanentée.
Joudiréïvvhs : Quad vivant. Tire un trait sur la campagne sans en partir. Possède un remède personnel pour lutter contre sa fièvre. Ses écarts de conduite nous désarçonnent. À vapeur : la force est avec lui.
Leurs jolies bouclettes flottent au vent. On perçoit les grondements assourdis d’un monumental orgue à vortex qui joue une marche nuptiale. La musique s’échappe du temple illuminé au portail grand ouvert.
Elle marche – resplendissante – , vêtue de sa robe très immaculée : rose, jusque dans ses moindres fanfreluches. Comme le veut la coutume lorsque d’une jeune fille il s’agit. Sa couronne de citronnier est aussi rose que le reste. L’entière tenue ne souffrant pas d’exception chromatique.
La traîne n’en finit pas. Blibli l'Extra et Sbrugu l'Admirable tiennent les bouts. Normalement, ces rôles reviennent à une fillette et un garçonnet. Néanmoins la tradition est ici presque respectée. Le fmuuvvh et l’aérien bec fin ont reçu des attributs différenciés.
Fmuuvvh : Collier de serrage vivant. Croisement des deux animaux de compagnie les plus communs sur la planète. Si le premier adore qu’on lui fasse des niches, son compère sort souvent les griffes. L'un a les crocs quand l’autre lape son lait.
La distribution des rôles ne fut pas simple. Après bien des disputes, il fallut recourir à un tirage au sort (contrôlé par deux huissiers). L’alsinffh bénéficia du pantalon.
Alsinffh : Edredon vivant. Sa propriété c'est le vol. Se fait plumer à l'occasion. Siffle une topette si ça lui chante. À quelquefois un coup dans l'aile. Déteste qu'on lui pompe l'air. Peut décoller après une maladie. Plane quand il a de l'envergure.
À son compagnon de cérémonie échut la robe. L’un des deux est furieux. Il consent toutefois à ce sacrifice car une belle récompense l’attend : un petit véhicule motorisé (pourvu du meilleur frigo d’excursion). Réfrigérateur plein, évidemment.
Seule note discordante : les branches d’un lance-pierre dépassent d’une poche de la tenue féminine. Suivant l’immuable règle, à la porte de l’édifice attendent les parents des futurs époux. D’une démarche majestueuse, elle foule l’interminable tapis qui sépare les nombreux badauds.
Soudain un véhicule banalisé des forces policières – avec son gyrophare à la lumière dansante posé sur le toit – se range près de Vealmioun. Aux commandes de l’appareil, Yhalniv crie.
— Vite, monte.
Stupéfaite, elle bafouille.
— Mais.., tu dois m’attendre près de l’autel... Et d’abord, ce véhicule ne convient pas à…
— Je n’ai pas le temps de t’expliquer.
— Et Si Haut du ciel ! tu es dépeigné…
Si Haut : Unique en Son genre : un Etre qui ne saurait naître ni cesser d'être. Adore se faire prier. N'ayant pas de bouche, beaucoup parlent pour Lui (preuve qu'on peut s'en passer). Néanmoins Il goûte la bonne chaire, le saint doux et les gens bons.
Effectivement, la coiffure du jeune homme laisse à désirer. Et son élégant habit de marié présente des altérations incongrues.
— Ne discute pas. Viens, je te dis.
— Pas d’accord. Reprenons comme à la répétition…
Les traits du conducteur se font sévères.
— Si tu refuses, on ne se reverra plus.
Elle saute dans le véhicule, tête en avant. Aussitôt l’Aérolux décolle.
Aérolux : Voiture qui vole. Un système antigravitationnel qui génère une faible poussée verticale réduit les distances de décollage et d'atterrissage. Ailes rétractables sous la carrosserie.
Impassibles, les deux assistants cérémoniels poursuivent leur tâche avec application. Ils s’élèvent dans les airs. Les jambes de la noble Damoiselle s’agitent à l’extérieur. Non sans difficulté, elle s’insinue à l’intérieur de la carlingue. Son corps se contorsionne autant qu’un Srislassh qui tente de se gratter.
Srislassh : Bout de corde vivant. Son tour de tête excède fréquemment sa largeur d'épaules. Porte des lunettes à monture d'écaille. On redoute sa mauvaise langue. Son sifflement est mortel. Les flûtes le charment. Rampe devant ses supérieurs.
Le tissu s’entortille autour de ses abattis. Voyant sous leurs pattes le sol s’éloigner, les assistants d’honneur sont pris de panique. À la force des bras, Blibli l'Extra se hisse le long du voile. Au moyen du bec et des serres, Sbrugu l'Admirable – plus pressé sans doute – veut le dépasser, oubliant qu’il sait voler. Les grimpeurs se gênent mutuellement.
Pour les aider, elle remonte le tissu. À l’issue d’acrobaties échevelées, ils atteignent le bord du nid métallique. Elle doit imposer que la créature ailée cède sa place faussement prioritaire. Ils entrent donc l’un après l’autre, non sans quelques récriminations de la part du second rescapé.
Le fmuuvvh embrasse le plancher. Hautain, Sbrugu agite les ailes pour s’assurer de leur bon fonctionnement. Son corps sautille au-dessus de la banquette.
— Pourrais-tu m’éclairer s’il te plaît ?
L’alsinffh se pose et se repose, satisfait.
— Ce n’est pas encore le moment…
Surgissent divers appareils peinturlurés d’une décoration peu riante, aux cases boudinées. Ils appartiennent aux forces policières du tyran.
— Laisse-moi le temps de rassembler mes idées.
On les prend en chasse. Cet inquiétant problème l’obnubile : comment remédier à leur contretemps nuptial ? Toutes ses facultés mentales sont réquisitionnées au profit d’une solution mondainement acceptable. Mais hélas pour l’instant, la cérémonie tant rêvée paraît bien compromise. Pas une seule seconde, elle ne remarque la présence des poursuivants. Ceux-ci gagnent du terrain.
— Ramasse ta traîne et attends mes instructions.
Elle obtempère comme une somnambule. L’ensemble des aéronefs passent entre les buildings à une vitesse hallucinante. Yhalniv pique. Les policiers font de même.
— Si tu crois nous semer avec tes embrouilles, c’est rappé !
Les véhicules se rapprochent. Bec et museau collés contre la lunette arrière, les assistants d’honneur font d’affreuses grimaces aux policiers. L’Aérolux soudain vire, prenant une rue perpendiculaire.
— Lâche tout maintenant.
Elle jette le tissu par la portière.
— Pourquoi s’en débarrasser, il nous restait de la place ?
— On ira plus vite.
Elle le regarde étonnée. La traîne se déploie comme un drapeau. À tout hasard, Blibli ajoute la robe. L’étoffe se plaque contre le pare-brise des poursuivants. Il garde toutefois son sac à dos classieux.
Yhalniv effectue un nouveau virage à angle droit. Les policiers aveuglés filent tout droit : en plein dans un arbre gigantesque dont les branches élastiques emprisonnent leur véhicule.
— Etron de bchuitrëjjh!
Bchuitrëjjh : Tirelire vivante. Fait un usage impropre de la confiture. Travaille à son image. Beaucoup lui reprochent le temps qu'il leur accorde. Quand une tête ne lui revient pas, il fait la sienne. Se méfier de son fameux tour.
— Rassure-moi : tu ne vas pas me demander à présent de retirer ma toilette ici ?
Un nouveau véhicule de police prend le relais. Les bolides zigzaguent entre différents bosquets répartis sur un espace vert. Changement inopiné de direction : Yhalniv frôle les bassins successifs d’un parc grandiose. Il s’engage sous une passerelle. Cette construction légère est destinée aux photographes qui veulent prendre de beaux clichés. De là, on voit l’arc de triomphe situé dans le prolongement du boulevard impérial. L’Aérolux s’engouffre sous l’étroite ouverture de l’arche.
— Pourquoi emprunter cet itinéraire bizarre ?
Un brusque quart de tonneau est nécessaire pour franchir l’obstacle.
— C’est un raccourci.
— Ah bon ?
Les poursuivants imitent la manœuvre avec un léger retard. Ils n’ont pas le temps d’incliner assez l’appareil. Les ailes sont arrachées. Le fuselage continue sa course, telle une fusée. Les occupants s’éjectent. Ils retombent suspendus à leur parachute.
L’épave se plante comme une flèche dans un morne bâtiment administratif, égayant sa façade. Des amateurs éclairés d’art contemporain à la vue de cet audacieux assemblage soupçonnent l’annonce d’une performance.
À un carrefour, le météore passe devant des policiers qui écoutent leur radio.
— C’est lui. On le prend en chasse.
Le véhicule part en trombe. Les aéronefs jouent à saute-ziguetth au-dessus du trafic routier.
Ziguetth : Tondeuse à gazon vivante. Ses cheveux frisés couvrent entièrement son corps. Se retrouve à poil quand il ne lui en reste plus aucun. Son cinquième sabot le rend unique. Ne pas s'y laisser prendre, il rapporte. Ses comptes sont à dormir debout.
Ils arrivent en face du plus haut gratte-ciel de la capitale. Au dernier moment, le pilote tire le manche. L’appareil grimpe le long de la façade, rasant les vitres.
— Tu te compliques la vie.
Vealmioun extrait inconfortablement un luxueux peigne de son minuscule sac à main. Yhalniv suit une trajectoire sinueuse, donnant l’impression de visiter certaines sculptures qui ornent le bâtiment.
— Il devient marteau.
— Enfantillages inutiles : pauvre xoum !
Les aéronefs arrivent au sommet de l’édifice. Un restaurant tournant coiffe la tour. Les consommateurs attablés voient jaillir le premier véhicule. Un serveur fait tomber son plateau sur une cliente car ces abords sont formellement interdits à la circulation.
Quand surviennent les poursuivants, deux gargouilles proéminentes se rejoignent en ciseau. La statue bougeante mord une aile et celle fixée au corps immobile du bâtiment déchiquette l’autre. Le serveur renverse une saucière sur sa cliente pour la même raison.
Après avoir effectué un demi-tonneau, Yhalniv tire le manche. L’appareil retourné passe au-dessus du paratonnerre. La voltige s’achève par un second demi-tonneau : les occupants de l’Aérolux retrouvent une position normale.
(Technique employée par les pilotes de chasse qui veulent épouser un relief : afin d’ éviter le « voile rouge ».)
— Tu pouvais tout aussi bien contourner cet immeuble en bas.
Deux parachutes éclosent. Elle dispose avec goût la chevelure du pilote. L’engin amputé achève sa course au centre d’une œuvre moderne. Même l’artiste-concepteur ne pourrait plus maintenant différencier sa propre création du récent ajout.
De nouveaux policiers prennent les fuyards en chasse. Yhalniv longe d’immenses affiches lumineuses.
— Tu serres trop ces publicités. La place ne manque pourtant pas à côté.
Le bord d’attaque effilé de l’aile du premier aéronef sectionne un filin. Le lourd élément animé représentant une cigarette dont l’orifice laisse échapper de la fumée bascule. L’extrémité emboutit l’appareil des poursuivants. Deux parachutes s’épanouissent.
L’appareil cabossé tombe comme une masse. Il se fiche dans une vaste vasque qui évoque un cendrier. La clope d’acier s’écrase dans le même réceptacle. En expirant, le moteur dégage quelques volutes malsaines.
— La police vient de trouver des vieux documents compromettants. C’est évidemment un prétexte.
— Un malentendu, sans doute.
— Et cette arrestation ?
— Une méprise, vraisemblablement.
— Allons, regarde les choses en face.
— Tu te fais des idées.
— Ils veulent te nuire. Cela commence par moi. Ensuite ils guetteront ta moindre erreur. Tu as des ennemis, Vealmioun…
— Je ferai jouer mes puissantes relations.
— Inutile. Les ordres viennent du plus haut niveau. J’ai mes sources.
— C’est impossible.
— Tu as trop de popularité. Voilà ton problème. Et cette fois-ci, l’incarcération risque d’être très longue.
— Je ne puis le croire.
— J’ai réussi à fuir de justesse. Il faudra se faire oublier quelque temps. Et voir venir…
La tête entre les mains, l’air absent, elle fixe le bout de ses escarpins : atterrée. Afin d’éclaircir sa pensée, elle retire ses lunettes pour nettoyer les verres exempts de salissure.
Une escadrille entoure les fugitifs. Avec son lance-pierre, Blibli vise le pilote à droite. Cible atteinte. L’aéronef fait une embardée. Après avoir accompli un tonneau barriqué presque parfait, il heurte son collègue à gauche. Celui-ci dérouté va cogner une série d’obstacles proches, lesquels rompent. Il s’agit de fins montants qui soutiennent une gigantesque photographie du tyran. L’œuvre adhère à la terrasse d’une tour prétentieuse en cours de finition. Le panneau s’abat sur les poursuivants. De nombreux parachutes décorent l’azur. Par terre, les épaves fumantes trouent le portrait mollement étendu à des endroits inappropriés.
La police rassemble quantité de nouveaux appareils qui fondent sur leur proie. Yhalni effectue des manœuvres inattendues. La grappe collante reproduit le moindre changement de trajectoire.
— Cesse de virevolter, tu me donnes le tournis.
Il s’engouffre dans un tunnel routier. Avant le rétrécissement du boyau, l’Aérolux réussit à passer devant deux poids lourds tractant de longues remorques. Les mastodontes roulent de front. La meute des poursuivants s’accumulent derrière les attelages.
Yhalniv sort le train et se pose au milieu de la chaussée. Il allume les warnings et freine énergiquement.
— Quelle est la raison de cet arrêt ?
— J’ai cru voir briller les yeux d’une chauve-sopentth affolée.
Sopentth : Ramasse-miettes vivant. Naît en montagne. Habite un trou perdu. Travaille dans les laboratoires. Tenue stricte : robe blanche ou grise (pour s'occuper du ménage). Sous forme robotisée, on l'accouple a un ordinateur (mariage d'intérêt).
— Alors tu as bien fait. Il ne faudrait pas blesser cette malheureuse créature.
Chaque camionneur doit piler. Les pesants véhicules se mettent en travers. Leur remorque se love au creux du souterrain, l’obturant. Derrière, on freine avec retard. Les moteurs s’étranglent tandis que les tôles grincent, très froissées.
À l’autre extrémité, une escadrille neuve de policiers guette la réapparition du gibier. On scrute les écrans des radars. Enfin le spot attendu clignote : au moment où débouche une benne à ordure. Tous les aéronefs fondent sur elle.
On l’encercle. On l’arrête. On ouvre les panneaux coulissants. L’odeur intense agresse les narines. On fouille avec soin l’abondante cargaison. Presque à la fin de l’inspection, on trouve quelque chose. Une radio aux fils arrachés, munie de son transpondeur.
En rase campagne circule un poids lourd bâché. La toile se soulève, cédant le passage au véhicule des fugitifs. Le parasite s’éloigne rapidement de l’hôte squatté.
Un policier rural – soigneusement dissimulé en vue d’améliorer ses scores de verbalisation – aperçoit l’Aérolux suspect. Aussitôt il le prend en filature. Le sbire ne prévient aucun collègue : se réservant l’exclusivité de l’arrestation. Yhalniv rebrousse chemin.
— Il me semble que nous retournons en ville. Y aurais-tu oublié quelque chose ?
— Je viens de penser à un rendez-vous qu’il ne faut pas rater.
Les fuyards s’introduisent dans l’espace aérien d’un parc naturel plutôt aride. Yhalniv choisit son itinéraire avec soin.
— Penses-tu que ce soit le moment de faire du tourisme ?
Il consulte l’horloge de bord.
— Un peu de patience.
Elle regarde le paysage.
— Sinon j’aime bien.
Un geyser jaillit du sol. Il touche l’appareil du policier qui est catapulté à une hauteur invraisemblable. Un parachute fleurit. Yhalniv effectue un large virage et s’éloigne à nouveau de la métropole. Vealmioun s’en aperçoit. Avant de parler, elle hésite.
— Ne t’en offusque pas, mais il me semble que ta conduite manque de cohérence.
L’Aérolux s’éloigne à vitesse maximum. Il serpente maintenant au fond d’un canyon. Derrière une falaise l’attend une flottille d’appareils policiers monstrueuse. Le nuage ferreux obscurcit une grande partie du ciel. En piquant, les innombrables poursuivants se rapprochent.
— Que font-ils là ? C’est bizarre.
Les assistants d’honneurs catastrophés en tombent de leur siège.
— Mais ? Ils semblent nous suivre…
Yhalniv pousse la manette des gaz à fond.
— Seraient-ils à nos trousses ?
La distance de séparation se réduit inexorablement. Yhalniv garde les dents serrées. Elle s’exprime avec un calme singulier.
— J’ai compris. Par ton mutisme, tu souhaites me soustraire à un excès d’inquiétude. Mais sache que je suis forte…
Ses épaules s’effondrent subitement tandis qu’elle secoue la tête en agitant les mains avec véhémence. Sa voix dépasse les limites concevables du suraigu.
— C’est sans espoir. Mieux vaut nous rendre.
— Pas d’affolement.
Les policier entreprennent une manœuvre d’encerclement.
— A quoi bon insister ? Ils sont beaucoup trop nombreux.
Le volatile cherche partout une pièce d’armure dont il pourrait se servir. Il ne trouve qu’un vieux gobelet en plastique, tout juste capable de protéger son bec. Le fmuuvvh quant à lui essaye d’introduire sa tête dans un sac usagé (qui sert lors des malaises digestifs). Il renonce bientôt à sa cachette : en raison de l’odeur. Yhalniv effectue tout à coup un virage serré.
— Ce n’est pas cette nouvelle direction qui va nous sauver.
Pourtant la horde mécanique ralentit. Elle reste le long d’une ligne imaginaire qu’aucun poursuivant ne franchit.
— Ils renoncent à nous appréhender : serait-ce un miracle ?
— Pas tout à fait.
— Explique-toi.
— Nous survolons le domaine privé du Maréchal-Roi.
— Oh ! mon Si Haut !
Les trois passagers font ensemble un signe de rond.
Signe de rond : Geste religieux consistant à effectuer un mouvement circulaire avec l'index replié.
— Mais c’est de la folie. Personne ne doit entrer dans ce territoire.
Une zone qui correspond à la superficie d’un beau département. Le dictateur s’en réserve l’usage exclusif : chasse gardée.
Sbrugu cherche à présent une feuille de papier. Il souhaite rédiger son testament. Pour écrire, pas de problème : sa plume factice peut remplacer un stylo. Il lui suffira de dicter.
— Même la police et l’armée n’y vont pas.
Par prudence, Yhalniv fait grimper l’Aérolux.
— A-t-on une autre solution ?
L’aéronef rejoint l’altitude idéale qu’affectionnent les bombardiers en livraison. Blibli s’accorde sa dernière volonté : de la bectance. Celle du condamné avant une exécution vraiment capitale, la sienne. Il extrait de son sac à dos un succulent biscuit. Il le manipule avec solennité. Il ressent jusqu’au tréfonds de lui-même l’aspect tragique du rite sacré. Il regarde longuement la substance pâtissière bientôt sacrifiée. La gueule béante, il s’apprête à l’engouffrer. Devant l’ampleur de cet événement sans précédent, il hésite une seconde. Sbrugu s’empare du gâteau qu’il boulotte pour lui. Leur relation déjà fraîche à l’ordinaire se distend davantage. Avant qu’ils n’aient le temps d’en venir aux coups des explosions environnent l’Aérolux.
— L’utilisation d’un feu d’artifice aussi intense me paraît injustifiée.
— Ce n’est pas un feu d’artifice.
— D’accord : ces projectiles à blanc, si tu préfères.
Les passagers à l’arrière se frappent le front devant une telle candeur.
— Je ne préfère pas…
Yhalniv effectue des manœuvres évasives.
— Quelle façon disgracieuse d’accueillir les voyageurs égarés.
Le tir se fait de plus en plus nourri. L’appareil est chahuté. Une main en porte-voix, elle s’adresse au personnel qui organise la réception.
— Votre message est très clair, messieurs les artificiers. Inutile d’insister. Nous partons, nous partons.
Elle se tourne vers son partenaire, soucieuse.
— À ce propos, j’espère que tu connais la sortie.
L’Aérolux change de direction.
— La lisière est proche…
Un obus atteint le fuselage.
— Je suis persuadée que ces maladroits ont fait la confusion avec une véritable munition.
Les assistants d’honneur se regardent, pantois. Le moteur émet des ratés. Yhalniv engage une vrille. Les tirs cessent. Un panache de fumée charbonneuse spirale derrière l’aéronef.
— Pourquoi descendre ainsi ?
— C’est la procédure d’approche, conseillée pour ce type d’appareil.
— Ah bon ?
Le réacteur s’étouffe. Malgré les tentatives répétées du pilote, impossible de le faire redémarrer. Sbrugu s’assure que son parachute comporte une poignée. Le fmuuvvh attend la consigne de sauter, mais l’ordre ne vient pas.
— Es-tu vraiment sûr qu’il s’agit d’une méthode agréée ?
Les assistants d’honneurs sont au bord de la mutinerie. Ils songent à braver la cour martiale en évacuant l’aéronef sans l’autorisation des autorités.
Yhalniv enfonce subitement un pied, écrasant le palonnier. En même temps il pousse le manche à fond. L’Aérolux sort du tournoiement. Le feu des canons reprend aussitôt. Les mutins renoncent finalement à leur saut. Le sol est proche. Les artilleurs n’ont pas le temps d’ajuster leur tir.
— Cramponnez-vous.
Tout le monde s’arrime solidement. Sbrugu boucle les deux ceintures à l’arrière : autour de sa bedaine. Après un bref pugilat, Blibli récupère son attache.
L’épaisse forêt ne cède la place qu’à un seul terrain de fortune. Il s’agit de la rive d’un fleuve. Mais le cours d’eau ne reste droit que sur une faible distance. Cette exiguïté entraîne un tour de force digne des meilleurs pilotes. Il faut absolument poser les roues dès le seuil de la section praticable. Le vol plané interdit toute remise des gaz : pas question de recommencer.
L’atterrissage s’avère sportif. L’Aérolux cahote sur le sable. Soudain, Yhalniv doit virer. De nombreuses tranchées sillonnent la plage. Des joudiréïvvhs de frise accompagnent d’inamicaux fils barbelés. Il y en a partout. Les occupants de l’Aérolux sont fortement secoués.
L’appareil achève sa course dans l’eau. Heureusement, Blibli sauve son sac in extremis. Tout le monde regagne la terre ferme, sain et sauf.
Le fmuuvvh accuse Sbrugu de vol. Le volatile ricane en agitant les ailes. Il ne peut démentir cette vérité d’évidence. Yhalniv pose sa veste sur les épaules de Vealmioun.
— Ne crains rien. On s’en sortira.
Elle lui fait un sourire hésitant.
— Nous sommes réunis, alors tout va bien.
Il se tourne vers les chamailleurs.
— Attention ! À partir de maintenant, plus aucun bruit.
La petite troupe obtempère.
L’épaisse végétation rend difficile la progression des fugitifs. D’une poigne de fer, le jeune homme retient tout à coup sa compagne. Un fil est tendu près du sol. Le guide de l’expédition forcée s’exprime par gestes. L’ordre est clair : tout le monde se met à plat ventre.
Au moyen d’un long bâton, il effleure le câble. Aussitôt une volumineuse boule hérissée de pointes tombe, suspendue à un filin. Parcourant un arc de cercle, le piège d’acier rase les intrus. Vealmioun ne peut s’empêcher de pousser un cri. Le fmuuvvh connaît un bref étourdissement. Sbrugu est pris de tremblements nerveux. Elle claque des dents. Tous reçoivent une aide appropriée.
Après cet événement, nul besoin de rappeler les consignes d’élémentaire prudence. Les assistants d’honneur s’abstiennent désormais de briguer la place en tête.
Le chef de l’expédition remarque une cellule photoélectrique camouflée dans la verdure. Il donne l’alerte. Ses signes sont explicites. La troupe recule à bonne distance. Les simples soldats cherchent un abri.
En se contorsionnant, Sbrugu reproduit les contours d’une plante tarabiscotée derrière laquelle il disparaît. Blibli se recroqueville près d’un monticule fortifié par d’énormes champignons. Il en profite pour croquer une portion de cryptogame sur pied. Toutefois, il prend soin de choisir un chapeau qui n’affaiblit aucunement son bunker. Vealmioun saute dans un creux où se lovent des fougères colorées. Les feuilles se referment autour de la nouvelle venue, telle une fleur diurne qui s’endort le soir.
— Ça va ?
Un pétale se soulève.
— Ça va !
Avec une pierre, le jeune homme vise la zone contrôlée par l’œil artificiel. Les pétales de la fleur vivante s’écartent une nouvelle fois. Un chuchotement s’en exhale.
— Tu es trop loin.
Il se contorsionne. Ses mouvements imitent le lanceur de cet étrange sport qui consiste à brutaliser une petite sphère avec un gourdin.
Le projectile traverse l’invisible faisceau. S’abat aussitôt une volée de faux fruits. On dirait une pluie tropicale. Les noix de coco en fonte grêlent un espace important. La superficie bombardée correspond à ces terrains d’amusement où des gens essayent d’introduire un sac plein d’air dans une sorte de niche très ventilée.
En constatant les dégâts, Vealmioun chancelle. Yhalniv la serre dans ses bras. Sbrugu doit s’asseoir. Il s’évente avec un falbala de la robe. Faisant preuve d’une bravoure exemplaire, Blibli reste imperturbable. L’air désinvolte, il reprend une part de son blockhaus.
L’expédition se remet en route. Un peu plus loin, une piste en latérite sépare la végétation.
— Pourquoi ne pas emprunter ce large chemin ? Tu n’as pas de talons aiguilles, toi.
Sans un mot, Yhalniv fait rouler plusieurs boules d’acier sur la pente douce. Explosent alors une succession de mines antitank. Vealmioun et Sbrugu sursautent à chaque détonation et poussent des cris d’effroi. En revanche le fmuuvvh ne perd pas son calme. Il contemple l’assourdissant spectacle avec un sourire niais.
— On va arranger ton problème.
Placé derrière sa compagne, il pivote puis se penche.
— S’il te plaît, soulève un pied vers moi.
La jeune fille exécute l’ordre. Il coince l’escarpin entre ses genoux à la façon des maréchaux-ferrants. D’un coup sec du poignet, il casse le talon. Ensuite il détache une branchette d’un épineux logé tout près. Sur une face du bout végétal pullulent de fines pointes. Avec la lime improvisée, il ponce la semelle.
— À l’autre maintenant…
L’expédition reprend sa progression. Chaque pouce de terrain est inspecté avec soin. Soudain le chef fait arrêter sa troupe. Il avance seul. Sa démarche flexible de Dibougovvh est celle d’un éclaireur qui pressent une sourde menace.
Dibougovvh : Hachoir vivant. Ne porte que des costumes à rayures. Inoffensif sur le papier. Devient gonflant dès qu’on le met dans un moteur. Fidèle à lui-même, sa jalousie est proverbiale. Après la chasse, on les retrouve tapis au bas du lit.
L’endroit respire le traquenard. Bruissent des vibrations imperceptibles que seul Sbrugu est capable de percevoir. L’explorateur court un grave danger. N’écoutant que son instinct, l’assistant d’honneur se rue vers Yhalniv. Celui-ci se retourne. Ses gestes sans équivoque rappellent qu’il ne faut pas bouger. Peine perdue : impossible de retenir le téméraire. C’est plus fort que lui. Rien ne pourrait l’empêcher d’obéir à ses principes exigeants. Il s’agit d’une affaire de moral. Ses yeux exorbités sont braqués sur le détail qui tue : d’innombrables objets en forme de grenade à fragmentation. Il doit les atteindre avant que quiconque ne mette la main dessus. L’enjeu est trop crucial. Ses pas redoublent. Il dépasse le jeune homme. Enfin il est sur le point de toucher au but : un foisonnant massif de mûres mûres. Mais une trappe s’abaisse sous le poids de l’imprudent. La fosse est tapissée de pieux en acier. On dirait une foule de lanciers qui se pressent devant un grand magasin le premier jour des soldes. L’empalement est inéluctable. Un hurlement affreux s’échappe du trou mortel et glace d’effroi ceux qui l’entendent. Une fraction de seconde avant son piercing intégral, le supplicié a la présence d’esprit d’agiter les ailes. Il remonte en face et se goinfre de belles baies.
Leur marche reprend. Les lianes abondent. Le chef indique qu’il ne faut même pas les effleurer. Blibli zigzague. Il manque s’écrouler près d’un cheveu d’arbre. Il fait des efforts pour récupérer son équilibre. Tout le monde lui crie de ne rien toucher. Ses yeux mi-clos expriment une incompréhension vaseuse. Il se rattrape au cordon végétal. Aussitôt des cordages se déploient. Après avoir emprisonné les intrus, le filet hisse sa capture jusqu’à la frondaison d’un ramassis d’arbres ténébreux.
— J’ai le vertige.
— Alors ne regarde pas le sol.
— Impossible de bouger la tête.
Malgré ses efforts, Yhalniv ne parvient pas à ouvrir le piège.
— J’ai trouvé !
— Tu peux remuer ?
— Non. La solution est de fermer les yeux.
Soudain Sbrugu s’aperçoit que sa position est inconfortable. Il se trouve trop comprimé. Qu’on veuille exercer des pressions sur sa personne lui paraît inadmissible. Sans même demander la permission au propriétaire du filet, il se met à découper les mailles avec son bec aiguisé comme un coutelas de foire-exposition.
Bientôt l’ouverture est suffisante pour lui. Il dégage une aile, puis l’autre. Son ventre est plus difficile à libérer. Il doit se déhancher outrageusement. On croirait voir l’occupant vulgaire d’un cocon à soie qui se débine de chez lui.
Délivré, il se pose sur une branche. Les autres prisonniers réclament son aide. Mais l’évadé doit impérativement accomplir une mission qui n’attend pas : retourner au self-service. Une petite faim le tourmente. Et les mûres sont vraiment mûres à point. Il descend en rappel au moyen des fausses lianes. Par terre, il prend conscience de sa faute récente. Un mauvais geste qui l’accable : une plumette de son croupion s’est froissée durant la désescalade. Il se penche en relevant le fessier afin de mieux inspecter les dégâts.
Pour maintenir son équilibre, il empoigne un cordon : lequel est relié à la nasse pleine. Retentit un bruit de mécanisme débloqué. Le filet choit. Vealmioun pousse un cri strident qui ne réveille pas le fmuuvvh. Heureusement la chute est ralentie grâce au volatile déconcerté. Les muscles tétanisés, il a l’excellente idée de rester agrippé au câble qui remonte. Son crâne percute une série de branchages. Bénéficiant de l’extrême densité du feuillage près des cimes, le freinage augmente en proportion. Ainsi la réception des prisonniers au sol se fait-elle en douceur.
Vealmioun place Blibli à l’intérieur d’une feuille souple qu’elle transforme en baluchon. Sbrugu redescend comme un zombi. Pour une raison mystérieuse, il a maintenant oublié son objectif alimentaire. La troupe repart. Le chef porte sur son dos le fmuuvvh qui ronfle.
Yhalniv pousse subitement ses protégés dans un fossé pourvu d’une onctueuse couche de boue. Des lucarnes réparties autour d’un faux nid à Dzvokkhs s’ouvrent.
Dzvokkhs : Limaille vivante. Vit en groupe pressé. Soutient le régime colonial. Son travail est réputé. On n’aime pas les avoir dans les jambes. Sont une bête noire pour beaucoup. Les autres voient rouge à leur arrivée.
Par les meurtrières, surgissent des canons de mitrailleuse qui arrosent toute la zone.
— Cela finit par devenir lassant.
Elle rampe vers un îlot sec, délogeant par mégarde l’empoussiéré Sbrugu. Abasourdi, ce dernier en boule roule. Sa course s’achève dans l’épais liquide terreux. Il constate avec horreur que la gadoue nuit à sa mise élégante. Il en recrache une copieuse becquée : son goût n’est pas au sien. Un raclement de gorge dissonant l’avise d’une anomalie buccale. Il extirpe une radicelle coincée sous sa langue. Sont expulsés enfin quelques graviers plutôt incomestibles. Les mitraillages se prolongent. Désirant s’épancher, Vealmioun hurle.
— Il fallait que ces vicissitudes se produisent aujourd’hui. Lors de notre mariage. Ce devait être le plus beau jour de ma vie.
En guise de consolation, Yhalniv essuie son minois crotté.
— C’est réussi !
— Ne t’en fais pas, on y arrivera.
Une massive branche atteinte par une salve désajustée tombe près du couple. Pour éviter à sa compagne une bûche sur le crâne, il la bouscule. Elle ne voit plus rien.
— Que s’est-il passé ?
Il retire les lunettes du liquide opaque et lui rend.
— Un faux mouvement de ma part. Excuse-moi.
Elle distingue ce qui l’entoure encore moins bien avec ses verres. Le volatile estime qu’il est temps d’agir. Il va prendre les choses en main. La plaisanterie n’a que trop duré. Il dégote près de lui l’objet idéal. Le meilleur moyen d’assurer sa défense. Un instrument qui a déjà sauvé beaucoup de vies. Il le découpe avec soin. Après quoi il peut hisser la fougère albinos transformée en drapeau blanc. Le message passe : les tirs s’interrompent. Il compte accepter une reddition inconditionnelle. L’arrêt des hostilités prendra effet sur-le-champ. En échange de sa levée d’écrou, il dénoncera tous ses complices. Deux secondes s’égrènent. Puis la réponse arrive : l’emblème d’honorable trêve est criblé de balles. Dès lors pour lui se constituer prisonnier devient moins urgent.
De nombreux moments s’écoulent. Soudain, les armes se taisent. Quelques bruits étouffés parviennent de la tourelle : on met des nouvelles cartouches dans les magasins. Tout porte à croire que ce travail est accompli avec beaucoup de conscience. Le ballot s’anime. Furieux d’être dérangé par cette absence intempestive de détonations, le fmuuvvh émet une grossièreté : heureusement dissimulée par un renvoi.
— Ubsssss !
Blibli passe ses nerfs sur la tranchée. Il creuse comme un orpailleur enragé. Brusquement, ses griffes lacèrent une matière dure. Un bruit détestable retentit : pareil à des ongles qui rayent un tableau. Elle se bouche les oreilles en serrant des dents. Yhalniv rampe dare-dare vers le mineur velu.
— Tu as raison. C’est insupportable.
Il le retire du boyau et l’installe à proximité. Aussitôt Blibli se remet au travail avec des gestes mécaniques de sgrapffh ultra pressée.
Sgrapffh : Foreuse vivante. Les jardiniers ne peuvent pas la voir, et réciproquement. Fait son trou à la campagne. Travaille pour les services secrets. Mange les pissenlits par la racine.
À l’aide des mains, Yhalniv déblaye la terre.
— Si tu entres dans son jeu, c’est le bouquet.
Pas évident de creuser sans griffes. Une idée vient au second fouisseur. Tenant Blibli au-dessus de l’étroite cavité, il utilise le fmuvvh à la façon d’une excavatrice portative. L’antre s’élargit rapidement.
Le jeune homme frappe la paroi qui sonne creux. À nouveau hurlent les sulfateuses. Il saisit la lourde branche offerte par les mitrailleurs. Après quelques coups répétés, l’enduit craquelle. Le briquetage cède ensuite. Lorsque le trou est assez grand, il jette un coup d’oeil à l’intérieur. Vérification faite, il fait entrer sa troupe dans la galerie. Sbrugu passe en hâte le premier car il a un mot du toubib.
Les explorateurs perçoivent un bruit de ventilateur. Ils se trouvent dans un conduit d’aération. En s’éloignant de la soufflerie, le chemin descend. Plus loin, un grillage leur barre la route. Yhalniv regarde au travers : on dirait une station de métro. À coups de pied, il descelle l’obstacle.
Le long du quai attend un wagon automoteur. Yhalniv fait monter tout le monde à bord. Il appuie sur un bouton au hasard. Apparaît une brillante image holographique.
— Comme c’est joli !
On peut reconnaître le territoire interdit auquel s’ajoutent des lignes de communication colorées. Le conducteur étudie la carte. Après quelques fausses manœuvres, le véhicule finit par démarrer. L’accélération est fulgurante. Des lampes espacées déchirent les ténèbres le long de la voie magnétique. Soudain le conducteur freine. Les passagers tombent de leur siège.
— Aurais-tu encore noté la présence d’une chauve-sopentth affolée ?
— Pas cette fois.
Le wagon recule au niveau d’un aiguillage. Dans l’obscurité, la bifurcation est presque invisible.
— Descendez maintenant. Et cachez-vous derrière un pilier.
— Tu nous abandonnes ?
— Le temps de régler une petite affaire et je vous rejoins.
Les bidasses ne discutent pas la tactique de l’officier. Yhalniv remet en marche la voiture puis coince l’accélérateur en position maximum. Après quoi, il saute sur le bas-côté. Plusieurs wagons surviennent, remplis de soldats armés.
Le fuyard n’a que le temps de se glisser derrière un transformateur. Les poursuivants ne ralentissent pas. Leur visage est caché par un heaume sombre.
Au fur et à mesure que les fugitifs progressent dans la dérivation, les lueurs s’affaiblissent.
— On se tient tous.
Vealmioun agrippe la veste de son compagnon. Celui-ci avance à tâtons. Cramponnés aux falbalas de la robe, Blibli et Sbrugu se laissent tracter. Ils patinent sur le chemin métallique. Ce déplacement en aveugle paraît interminable.
Le chef du groupe repère un liséré de lumière situé à hauteur d’homme. L’endroit semble être une station désaffectée. Il aide sa compagne à monter sur la plateforme. Les assistants d’honneur restent accrochés au tissu. La troupe se dirige en silence vers la ligne lumineuse. Le synchronisme de l’équipe est parfait : tous imitent les enjambées du leader.
Ils arrivent en face d’une porte. La poignée fonctionne. Yhalniv entrouvre le battant. Les têtes s’étagent devant l’ouverture. On scrute l’incertaine issue à travers la fente (un œil par créature). Chacun aperçoit un long couloir silencieux. Le chef estime qu’on peut s’aventurer en ces lieux. Des portes cadenassées bordent les parois. L’une d’entre elles n’est pas verrouillée. Apparaît un nouveau couloir aux cloisons en parpaing, destiné sans doute à des locaux de rangement. Yhalniv subodore l’intérêt d’un tel endroit. Il décide de l’explorer. La troupe le suit. Bien que le coin soit éclairé, les troufions ne cessent pas de s’accrocher aux vêtements.
À l’intérieur d’un réduit se trouvent des meubles empilés. Parmi des rouleaux de papier peint, Yhalniv déniche un lourd chandelier qu’il empoigne comme une massue. Au même instant, sa troupe visite un placard. Vealmioun s’arme d’un balai. Blibli s’empare d’un plumeau. Sbrugu se casque d’un saut. Un couvercle de poubelle et deux bassines complètent son armure. Et dans l’éventualité d’un corps à corps : une balayette.
L’escouade reprend son cheminement. Les explorateurs découvrent la porte d’une geôle. À travers le guichet, on distingue la silhouette d’un prisonnier assis. L’homme se tient le dos tourné. Yhalniv manoeuvre la clé quand un bruit de pas résonne. Les intrus se précipitent dans la cellule. Ils se cachent derrière un paravent. Le détenu reste immobile.
— Tiens, je n’avais pas fermé la serrure ?
Le gardien entre avec un plateau.
— Ouf ! Tu es là. Je préfère.
Il pose le plateau sur un guéridon.
— Tu l’as échappé belle.
Sbrugu se tourne pour ne pas froisser une plume. Sa cuirasse bouscule le paravent qui s’écroule. Yhalniv lève sa masse. Les troufions l’imitent. Le gardien se rue vers son prisonnier.
— Je vous en prie, ne lui faite pas de mal.
Yhalniv retient son bras en position levée. Les bidasses l’imitent. Sauf Sbrugu qui goûte le dessert.
— Curieuse façon de séquestrer un individu.
Le geôlier est de petite taille. Il possède une tête disgracieuse : oreilles décollées, lèvres ressemblant à des boudins, nez trop long et de travers. Les autres parties du corps sont constituées de cylindres en fer-blanc.
— Vous n’êtes pas des soldats de Sa Majesté ?
Tous secouent la tête, à part Sbrugu qui finit le yaourt. Vealmioun hésite.
— Seriez-vous, monsieur, un robot ?
— En effet, madame.
La créature en tôle s’incline.
— Mes respectueuses salutations, gente dame et honorables étrangers.
— Vous êtes fort civil, cher monsieur.
— On fera les présentations plus tard. L’endroit n’est pas sûr.
La serviette nouée autour du cou, Sbrugu attaque le plat de résistance. Blibli tient à vérifier la qualité du vin.
— Je crois appréhender l’essence de votre problème. Soyez rassérénés.
Sbrugu soulève un couvre-plat. Est planqué dessous un bouquin garni d’une copieuse absence de denrée.
— Les soldats déménagent. Ils s’installent dans une nouvelle base, mieux équipée pour eux…
Le livre est flanqué à la poubelle.
— De sorte qu’ils ne viennent plus par ici, pour l’instant.
Blibli se ressert afin de ne pas risquer une faute d’évaluation.
— Je dois m’occuper de mon protégé, avec votre aimable autorisation.
— Faites !
Yhalniv reste suspicieux. Il surveille chaque geste du maton. Vealmioun en revanche accorde son entière confiance au serviteur métallique. Elle baisse son arme.
— Nous ne voudrions pas vous déranger.
Avant de ranger l’ustensile, elle balaie une pelure d’orange larguée par Sbrugu.
— Tout le plaisir est pour moi.
Les jambes arquées du geôlier produisent une démarche laborieuse. Il se dandine comme un tchouinkkh.
Tchouinkkh : Klaxon vivant. Répète ses fausses notes dans tous les coins. Son journal est plein de bobards. Sa présence jette un froid. Possède une moitié rigide. À des prises de bec avec son épouse devant la porte. Peut rapetisser en nous appartenant.
Le prisonnier est absorbé dans sa lecture. Le gardien referme le livre.
— Tu finiras ce texte après ton repas. Je t’ai d’ailleurs apporté une surprise.
— Comme il vous plaira, mon bon maître.
En posant son coude sur l’assiette, Blibli la fait tomber. Le raffut déchire l’ambiance feutrée. Le prisonnier se redresse. Sa taille est gigantesque. L’homme pivote. Les visiteurs sont alors glacés de terreur, à part les convives qui tournent le dos. Yhalniv lève son gourdin.
— N’ayez pas peur. Vous n’avez pas affaire au Maréchal-Roi.
Le détenu est néanmoins son portrait craché.
— Tout cela mérite des explications.
— Je vais tout vous dire. Juste une seconde, s’il vous plaît.
Le geôlier s’adresse à son pensionnaire.
— Assieds-toi, mon grand. Je vais te servir.
Le gardien soulève la nappe du plateau. Dessous il ne reste plus rien de mangeable ou buvable.
— Les jeunes affamés ont tout pris. Aucune importance. Je vais chercher d’autres victuailles. Si vous voulez bien m’accompagner.
Le livre qu’il récupère dans la corbeille est vite camouflé derrière un portrait du monarque. Ils suivent un couloir qui mène à un escalier en colimaçon.
— J’ai longtemps réclamé un ascenseur : jamais obtenu ! Des formulaires, des formulaires, ça j’en ai rempli. Le dossier que j’ai constitué à lui seul occupe un placard entier, de haut en bas. Maintenant…
— Nous sommes plutôt pressés, voyez-vous…
— Ne trouble pas ce pauvre monsieur.
— Le jeune homme a raison, inutile de ressasser nos petites misères.
Le nouveau couloir s’élargit. Une peinture vomitive recouvre les cloisons.
— C’est comme la couleur des murs, il y aurait de quoi dire. Je ne sais pas ce que vous en pensez… Mais j’ai compris, j’arrête…
Le gardien soudain se retourne et s’incline.
— Permettez-moi de me présenter : Zérovirgulezéro d’usine KC.
— Enchantée, Vealmioun be Hastros-Kriptel.
— Yhalniv Jrauseiloen.
— Près de moi : Sbrugu l'Admirable.
L’intéressé illico déverrouille ses plumes d’apparat, puis fait une courbette obséquieuse.
— Et Blibli l'Extra.
Ce dernier effectue quelques pas dansés sur place comme un artiste de rue.
— Je vois. De vrais phénomènes.
Dans une cuisine de régiment, le serviteur ouvre différentes chambres froides afin d’en extraire plusieurs mets.
— La personne dissimulée au sous-sol est un clone.
— Mais il s’agit d’une recherche formellement interdite.
Yhalniv aide le serviteur en saisissant une poêle accrochée un peu haut.
— Pas pour un monarque qui détient tous les pouvoirs.
Dès que le gardien s’éloigne, les assistants d’honneur rouvrent chaque porte de frigo.
— Bien sûr, ces travaux scientifiques restent cachés. C’est d’ailleurs la raison de cette base secrète.
Le serviteur fait réchauffer une préparation à feu doux. Puis il casse des œufs.
— Ce clone est prévu pour servir de donneur d’organe.
Le couple s’écrie en chœur.
— Mais c’est criminel !
Ils subtilisent des aliments.
— Je vous l’accorde. En plus : il doit être lobotomisé.
— Mon Si Haut, vous voulez dire…
— Oui ! Cerveau sectionné : il deviendra un légume.
— Quelle horreur !
Il bat les œufs avec une fourchette.
— L’opération devrait même être déjà faite. Mais je n’ai pas pu m’y résoudre.
Il ajoute des aromates.
— Heureusement, le garçon l’ignore.
Il découpe des lardons.
— Voilà pourquoi je le cache.
Leurs casseroles occupent plusieurs fourneaux. Ils se mitonnent un gâteau novateur qui comporte de nombreuses couches.
— C’est un innocent. Si je ne l’enfermais pas, il vagabonderait partout.
Il allume la cuisinière.
— Les suppôts du tyran s’apercevraient vite qu’il n’a pas été opéré.
Il verse le contenu du saladier dans la poêle.
— Ces barbares ne viennent pas souvent par ici. Ils pensent que j’ai retenu la leçon.
Une goutte huileuse atteint son pince-nez.
— Quelle leçon ?
— Ayant enfreint le règlement, ils m’ont défiguré, tordu les genoux, dégradé, rendu myope. Sans parler de cet entonnoir soudé au crâne.
Il essuie le verre.
— Quelle faute avez-vous commis ?
— J’ai favorisé l’évasion d’une sopentth d’expériences vouée à un sort funeste.
Avec dextérité, il retourne l’omelette.
— Pour finir, ils m’ont affublé de ce nom ridicule : 0,0.
— Mais pas du tout, voyons. Considérez-le plutôt comme.., peu répandu.
— Vous êtes bien aimable, madame.
Sur la pâte onctueuse, il verse du rhum. Blibli aussitôt rapplique. Afin d’apporter son aide, Vealmioun rassemble les coquilles dans une boîte rouillée pleine de sciure.
Avant qu’elle n’ait ouvert la poubelle, les débris s’éjectent tout seuls du récipient. Apparaît un museau effilé. La créature outragée exprime ses récriminations par un long glapissement.
0,0 se saisit de l’habitation qu’il range avec soin. L’occupante du home vétuste est chauve. Sa fourrure épaisse de couleur rouge fluorescent ne recouvre que la partie latérale du corps. Sur le flanc glabre est inscrit un nombre indélébile : 909.
— Comment vous nommait-on auparavant ?
— Ah ! monsieur, un patronyme de choix : 99.
Sur l’avant-bras du robot on peut voir le nombre 99 barré d’un trait rouge. Dessous est buriné grossièrement : 0,0.
— Mes intimes m’appelaient Neufneuf.
Le groupe passe sous une verrière : la nuit est tombée.
— Maintenant que mon protégé s’est endormi, on peut revenir aux choses sérieuses.
Sbrugu achève d’engloutir la part monstrueuse d’un épais gâteau.
— Il y a un véhicule indétectable qui est caché dans la base, pas loin. Je connais l’emplacement du garage.
Blibli zigzague.
— Pendant que les soldats seront occupés ailleurs, demain je vous y mènerai. En attendant, il convient de se reposer.
L’hôte et ses invités pénètrent dans une salle peu éclairée. Des livres tapissent les murs. Le mobilier disparate est en mauvais état.
— Mais asseyez-vous, je vous en prie.
Les invités s’enfoncent dans des vieux fauteuils disposés près d’une cheminée. Elle examine les joues du siège.
— Vous avez là une bergère d’époque de belle facture, monsieur Zérovirgulezéro.
— Dites Zéro, comme tout le monde, madame.
— À condition que vous nous appeliez Vealmioun et Yhalniv.., Zéro.
— Vous me faites beaucoup d’honneur.., Vealmioun. Tout ce fourbi est de la récupération.
La sopentth brille dans la pénombre. Pour retrouver sa boîte d’allumette, le serviteur dirige la phosphorescente créature comme une lampe de poche. Il allume un feu.
— Finalement, un seul clone a été conservé. En vrai paranoïaque, le Maréchal-Roi craint qu’un exemplaire trop malin ne veuille l’évincer.
Il s’assoit à son tour.
— Ses soldats lui ressemblent également, mais ils sont de nature différente. Impossible d’en tirer des organes. Ils ont été conçu à partir d’une autre dimension, au moyen de la sorcellerie.
Sbrugu accapare un siège bas que les croyants destinent aux prières. Cette décision ne doit rien au hasard : le large repose-genoux est capitonné.
— Ne redoute-t-il pas que l’un d’entre eux s’empare du pouvoir, Zéro ?
— Impossible, Yhalniv. À l’aide de son mental, il peut les annihiler au moindre faux pas.
Blibli escalade de justesse un tabouret.
— Certains pourraient l’assassiner par surprise.
— Les créatures infernales ne survivraient pas à sa mort. Et elles le savent.
Gavé, Sbrugu ne parvient plus à garder les yeux ouverts.
— Pour rendre définitifs ses pouvoirs surnaturels, le tyran doit effectuer une cérémonie secrète dans sa nouvelle base.
— Comment êtes-vous si bien informés ? Il s’agit là d’informations ultrasensibles.
— Quelques collègues travaillent encore à l’intérieur de l’ouvrage en voie d’achèvement.
Blibli ronfle assis.
— Les soldats sont stupides. Ils ne savent pas plus lire qu’écrire. Leurs ordres sont verbaux.
Son corps s’incline lentement.
— Les robots ont une super-audition : chose que les démons ignorent.
Il tombe du siège sans se réveiller.
— À leur retour, nos confrères nous révèlent ce qu’ils ont appris.
Elle dépose les dormeurs sur une fourrure étalée devant le feu.
— Il y a des couvertures dans l’armoire, Vealmioun.
— Merci, Zéro.
— J’aurais une requête à vous présenter.
— Je vous écoute.
— Avec vous, il faudrait embarquer Zuzu.
— Zuzu ?
— Le clone du Maréchal-Roi Zur XVIII.
— Bien volontiers.
— Je vous confierai également Sangneuf.
— 109 ?
— C’est ainsi que j’appelle 909, la sopentth d’expérience : son petit nom en quelque sorte.
— Je comprends : une aphérèse.
Aphérèse : Mot abrégé en supprimant le début.
— Pas vraiment : je l’écris Sang s-a-n-g neuf n-e-u-f.
— Evidemment !
— Neufsang – similaire à une apocope – eut été moins élégant.
Apocope : Mot abrégé en supprimant la fin.
— D’accord pour la sopentth. Et on vous emmène aussi, bien sûr.
— Non, je ne viens pas.
— Avez-vous pensé aux représailles ?
— Ma place est avec les miens.
— Ils risquent moins que vous, Zéro.
— Hélas, non !
Zéro se met à parler bas.
— Les soldats ont reçu l’ordre de détruire tous les robots.
— Bon Si Haut !
Au même instant résonne un bruit métallique.
— C’est juste un porte-parapluies.
— Aucune importance, Vealmioun.
Zéro se remet à murmurer.
— Ne le dites pas à votre compagne, cela pourrait l’affliger.
Yhalniv s’exprime à mi-voix.
— C’est terrible.
— Mais rassurez-vous. Votre fuite ne pose pas de problème. Les robots sont indispensables au déménagement de la garnison. Il reste encore plusieurs jours avant notre extermination.
Elle recouvre le dormeur à plumes d’un plaid.
— Les robots en savent trop et ne sont pas fiables, selon le despote.
Elle emmaillote le ronfleur dans une couverture piquée.
— Et que comptez-vous faire ?
— Nous, rien ?
— Je ne comprends pas.
— Nous n’avons pas été programmé pour nous défendre.
Elle place un mouchoir sur Sangneuf qui dort d’un sommeil agité. Une lumière atténuée traverse le tissu. Yhalniv s’enfonce dans une longue méditation.
Zuzu pénètre dans l’appareil furtif. Zéro lui remet la boîte rouillée avec son occupante : Sangneuf. Déjà installés à l’intérieur, les assistants d’honneur contrôlent le matériel. L’un examine la porte du réfrigérateur. L’autre vérifie la température du compartiment aux boissons. Vealmioun s’assoit devant le tableau de bord.
— Qu’attends-tu pour monter, Yhalniv ? Et vous aussi, Zéro. Allons, pressons !
— C’est toi qui piloteras, Vealmioun. Tu connais ma cachette. Je t’y rejoindrai plus tard. Avec Zéro, nous avons quelques petites choses à régler ensemble.
— Vous n’êtes vraiment pas obligé, Yhalniv.
— De quoi parlez-vous tous les deux ?
— Je le répète, oubliez notre problème. Partez. Je n’aurais pas dû vous en parler.
— Quel est donc ce mystère, Zéro ?
Un manutentionnaire s’approche.
— C’est pour dans une semaine, Zéro. Tu préviens les autres. Je dois repartir illico.
— Que se passera-t-il à cette date, monsieur ?
— Tous les robots seront anéantis, madame. Bonne journée.
Elle s’en étrangle d’indignation. Le débardeur repart d’un pas vif. Elle descend de l’appareil.
— Je comprends à présent.
— Ecoute, Vealmioun. Ça va être la guerre.
— Une fois, mais pas deux.
— Le danger sera partout.
— Nous restons ensemble.
— Tu ne peux pas nous aider.
— Nous verrons bien. Quel est ton plan ?
Dans une vaste pièce, Zuzu aide Zéro à fixer une carte du territoire contre un mur. Arrivent plusieurs robots avec des ordinateurs.
— Nos meilleurs experts.
— Parfait !
Les techniciens posent les appareils sur différentes tables. Un nouveau groupe métallique se présente.
— Ceux-là peuvent devenir officiers.
Yhalniv les fait asseoir.
— Messieurs, j’ai étudié le problème cette nuit.
Les moniteurs s’allument au fur et à mesure des branchements.
— La meilleure défense, c’est l’attaque.
Les assistants d’honneur frappent certaines touches d’un clavier. Sur l’écran, le portrait du Maréchal-Roi subit l’outrage de projectiles informatiques.
— Nous aurons l’avantage de la surprise. Mais cet effet sera temporaire.
Blibli s’éloigne. Il cherche un moniteur libre.
— Il faudra donc être à la hauteur.
L’écran de Sbrugu montre le visage emplumé et la tête velue. Sur le moniteur de Blibli : même image.
— Pour vous former au maniement des armes, étudiez les archives disponibles.
Les deux joueurs s’affrontent. Chacun essaye d’esquinter aussi vite que possible le portrait de son adversaire : œil poché, joue déplumée, sourire édenté, poils arrachés, pif de traviole, etc.
— Il faudra également potasser la hiérarchie et l’art du commandement, de manière à former les combattants.
Vealmioun regarde un moniteur sur lequel apparaît une gravure de mode sportive.
— Et moi, je m’occupe de la conception des tenues martiales.
— Pour leur réalisation, nous avons d’excellents ouvriers.
— Très bien.
Yhalniv sort de la pièce.
— Zéro, pouvez-vous m’accompagner ?
— À vos ordres, mon général.
Ils sortent de la pièce transformée en ruche. À l’intérieur de la bibliothèque, Yhalniv déploie un plan. On y voit des casemates avec les tunnels de raccordement.
— L’ennemi n’a jamais envisagé qu’on pourrait l’attaquer de l’intérieur. Le réseau souterrain comporte ainsi pour nous bien des opportunités.
Zéro cherche de quoi écrire.
— L’armurerie principale et différents engins de guerre sont situés hors de la base centrale, puisque l’île a une taille limitée…
L’orateur pointe sa règle sur le centre d’un immense lac.
— Il restera malheureusement aux forces hostiles encore beaucoup d’armes et de munitions.
Sangneuf pousse un calepin.
— Un seul canal relie la forteresse isolée aux ouvrages annexes : le métro. Ce sera donc notre premier objectif militaire.
Sangneuf fait rouler un stylo.
— On procède ainsi : au moment voulu, un faux message envoie le maximum de soldats au fond du tunnel.
Zéro prend des notes.
— Quelle raison invoquer ?
— Vous savez beaucoup de choses concernant les lieux, faites-moi une suggestion.
— Je n’ai pas trop d’idées…
La sopentth se met à couiner.
— Sangneuf me souffle une pensée. Elle dit…
— Sangneuf parle ?
— Nous communiquons par radio. Sa queue bionique est en réalité une antenne. Je suis calé sur sa longueur d’onde.
— Et que propose-t-elle ?
— Une irruption de gouafzrupphs artificiels…
Gouafzrupph : Concasseur vivant. S’oppose à la décolonisation. Sape les institutions. Dévore les livres. Savoure l’essence du mobilier ancien. Apprécie la bonne charpente. À la dent dure en matière architecturale. Ne refuse jamais un déjeuner de travail.
— Des armes de destruction partielle : leur précision est redoutable. Je peux les programmer.
Sangneuf ajoute quelques couinements.
— Dispersés le long des tunnels, il faudra beaucoup de monde pour les rattraper.
— L’ennemi ne va-t-il pas mobiliser les robots afin d’accomplir cette tâche ?
— Non ! Il nous est interdit de toucher aux armes.
Nouveaux propos couinés.
— Les gouafzrupphs trancheront les câbles : double avantage.
— Excellent !
La sopentth en étincelle de plaisir.
— On aura besoin aussi d’ordonner le retour rapide des robots manutentionnaires : tous. Qu’en dit Sangneuf ?
Son épiderme scintille sous l’effet de la concentration. Après une interruption de lumière, elle susurre quelques couinements brefs.
— Elle pense à un exercice d’évacuation chronométré : une pratique fréquente ici. Plus aucun collègue ne doit rester dans l’île. Et ils ne plaisantent pas.
— Parfait !
Les rayons du soleil pénètrent dans un atelier où travaillent plusieurs spécialistes. Ils ajustent un costume de robot aux mensurations humaines.
— La taille mériterait selon moi d’être plus cintrée.
— On pourrait aussi revoir le col : quelque chose de moins empesé.
— Eh ! je ne vais pas à un concours de mode.
Vealmioun arpente un couloir avec des dossiers. Elle croise un robot.
— Excusez-moi, monsieur. Auriez-vous aperçu Yhalniv ?
— Oui, madame.
— Ah ! Où est-il ?
— Pas loin.
— Mais encore ? Dans quelle direction dois-je aller ?
— Tournez-vous.
Elle effectue une rotation de 180 degrés.
— Continuez à tourner.
Elle pivote d’un quart de tour.
— Ce mur n’a pas d’ouverture.
— Il faut encore tourner.
Elle se retrouve face au robot.
— Aurais-je tourné trop vite ?
Yhalniv cesse de déguiser sa voix.
— Je suis là.
Les yeux de Vealmioun cherchent partout.
— J’entends ta voix, mais je ne te vois pas.
Il soulève le cylindre qui masque sa tête.
— À quoi joue-tu ?
— C’est pour ma mission.
— Justement, laisse-moi t’accompagner.
— Trop dangereux.
— Rappelle-toi, j’ai réussi des prouesses dont tu me croyais incapable.
— Là, c’est différent. On agit dans un contexte de guerre.
— Je ne veux pas te perdre de vue.
— Et moi je ne veux pas te perdre du tout.
— Tu es sexiste.
— Arrête ! Des femmes pourraient accomplir cette opération, d’accord : mais pas toi.
— Tu me sous-estimes.
— Non, je t’estime trop. Et même bien au-delà.
— J’ai du courage.
— Dis plutôt : témérité.
Il la serre dans ses bras de fer.
— Cela exige un entraînement militaire que tu n’as pas.
Une rame de métro avance. Le dernier wagon qui est plat transporte du fret. Un trou discret perce une caisse. Par l’ouverture s’échappent une file de gouafzrupphs en fer. Chaque arme saute sur le ballast et disparaît dans l’obscurité. Près du robot conducteur est assis Zéro.
Une patrouille arrête le véhicule. Les occupants sont sommés de descendre. Ils lèvent d’office les mains. Le galonné consulte son chronomètre parlant.
— Vous avez dépassé le temps permis. Ça va être votre fête.
Zéro tremble de tous ses alliages. Le conducteur s’incline avant de parler.
— Excusez-le, commandant remarquable. Il est grippé.
Par la bouche d’acier, filtre la voix de Yhalniv. La hure du chef se tourne vers le malade.
— Mais c’est le fameux Zérovirgulezéro. Cette fois, sale ferraille, tu vas y passer.
Son collègue en tôle lève un doigt.
— Impossible de le toucher, audacieux commandant.
— Pourquoi ça ?
— Il doit achever sa mission.
— Quelle mission ?
— Opération secrète.
— Pas au courant.
— Normal, puisqu’elle est secrète.
— Et c’est quoi ce secret ?
— On ne peut le révéler qu’aux meilleurs commandants. Appartenez-vous à cette catégorie ?
L’officier s’interroge brièvement.
— Heu ! Oui !
— Dans ce cas, voici : Zérovirgulezéro est en train d’accomplir une opération kamikaze.
— Intéressant ! Parlez-moi de ce travail mortel.
— Il range des gravures de notre précieux Maréchal-Roi.
— Où est le risque ?
— Ces images représentent notre inestimable souverain en caleçon de bain.
— C’est pas une mission suicidaire.
— Loi 2 354 alinéa b : nul ne peut contempler la nudité royale et rester vivant.
Le souffle chuintant du groin moulé scrute les crânes de fer.
— D’ailleurs, vous pouvez le contrôler. C’est écrit là.
On peut lire les inscriptions : « EXPLOSIF », « HAUT », « BAS », « GOUAFZRUPPHS ».
— Voulez-vous examiner ces gravures ?
Le soldat recule.
— Non !
— Vous êtes sûr ?
— Fichez le camp.
— Bien commandant supérieur.
Zéro et son collègue regagnent leur véhicule. Le conducteur se penche à l’extérieur.
— Ce soir, il sera éventré au marteau piqueur.
— Beau programme !
— Puis grillé à la braise.
— Spectacle raffiné !
— Pour finir : écartelé au moyen de palans.
— Somptueux !
La rame s’éloigne.
— Il y a quand même des metteurs en scène inventifs.
Les fils électriques qui dépassent sous l’entonnoir ruissellent d’huile de graissage.
— Evitez, Yhalniv, de leur donner ce genre d’idée…
Zéro s’éponge le front.
— Un instant, j’y ai cru.
— On doit se montrer crédible.
Avec un petit râteau, il se donne un coup de peigne. La rame s’arrête.
— Voici le bon endroit.
Yhalniv détache le wagon de marchandises. L’opération effectuée, il se remet aux commandes.
— Ce n’est pas le moment de traîner.
Zéro regarde l’horloge du tableau de bord.
— Le message attirant les soldats en bas est à présent envoyé.
Le métro file à son allure maximum. Soudain une interruption du courant éteint toutes les lumières et arrête le véhicule. Une faible lueur troue l’obscurité. Ils descendent de la machine et se dirigent vers le fanal : qui se trouve être Sangneuf.
Se découpe au loin la silhouette de l’île fortifiée. Un vent léger caresse la végétation. Quelques nuages se reflètent dans le miroir du lac. La nature somnole. Soudain retentit une explosion gigantesque. Un geyser s’élève à une hauteur monstrueuse. Un tourbillon se forme à l’emplacement du jet d’eau. Puis le calme revient.
Vealmioun inquiète attend en haut des escaliers qui mènent à la station. Elle fait les cent pas. L’imitent les assistants d’honneur. L’eau monte. Elle regarde désespérée le bouillonnement noirâtre. Tout à coup Yhalniv surgit des flots, seul.
— Zéro serait-il…
Il sort le corps du robot. Ce dernier recrache une giclée de liquide.
— Je ne suis pas fait pour l’action.
— Vous êtes sauvé, Zéro.
Elle soulève le couvercle d’une malle à roulettes qui contient des produits de premiers secours. Les serviettes éponge qu’elle en retire sont distribuées aux plongeurs. Elle dépose un affectueux baiser sur le front en métal.
— Pour vous.
— J’y retourne.
Le couple rit.
— Et pour toi.
Bien que décent, ce nouveau baiser est plein de sentiments. Le fmuvvh poireaute derrière l’amoureuse. En tirant la robe comme un cordon, il informe Vealmioun que son délai d’épanchement est terminé. Blibli étreint virilement Yhalniv en disant : bravo.
— Ubsssss !
Son exclamation s’accompagne de la pensée suivante : à sa place, j’aurais fait beaucoup mieux.
Puis il serre la main du robot en proférant un : pas mal.
— Ubsssss !
Plus distant, Sbrugu donne un bref coup d’aile contre le bras du héros. Il estime qu’à sa place, il n’y aurait pas été car le frigo regorge de savoureux entremets. Il salue ensuite Zéro d’une discrète salutation, presque militaire : plume orientée vers la tempe. Avec des trémolos dans la voix, elle déclare.
— J’ai cru mourir.
— Moi aussi.
— Moi aussi.
(Il ne s’agit pas d’une erreur d’imprimerie : Zéro dit la même chose que Yhalniv.)
Des coups retentissent. Chacun s’en s’étonne.
— Il n’y a pourtant pas de fantômes ici ?
Zéro finit par comprendre. Il ouvre sa porte ventrale qui cache une sorte de boîte à gants luxueuse (capitonnée par endroits). Le museau de Sangneuf apparaît.
— Voilà pourquoi je ne la retrouvais plus.
Zéro soulève une trappe située au niveau du torse. Il retire une carte à wiazploutth.
Wiazploutth : Clou vivant. Gratte même les jours fériés. Aime piquer une tête en mer. Son jeu consiste à nous faire avoir les jetons. Est savante sur le sujet humain. A la mémoire des chiffres. Encourage l'économie de marché.
Il souffle sur les circuits intégrés. La plaque est ensuite remise dans son logement.
— L’humidité a perturbé la communication. Excuse-moi Sangneuf.
La sopentth répond par des couinements volubiles. Pendant que Vealmioun les aide à se sécher, certains explorent la malle. Sbrugu déniche un onguent appétissant. D’instinct, Blibli repère une bouteille de fortifiant qui correspond exactement à son cas.
Dans la salle aux ordinateurs, tout le monde porte une tenue militaire. Les nombreux spécialistes s’affairent. À l’aide d’une baguette munie d’un racloir, Vealmioun déplace divers symboles magnétiques sur la carte murale. On lui fournit les indications nécessaires au moyen d’écouteurs. Des estafettes courent en tous sens.
Yhalniv survient. Chacun lui fait le salut militaire. Face au général en chef, Vealmioun – qui est sous-officier – effectue aussi le geste réglementaire.
Sbrugu et Blibli sont revêtus de blousons kaki (sans chevron car simples deuxième classe). Ils arrivent en poussant un chariot plein de sandwichs et boissons. Devant Yhalniv, ils le saluent : la bouche pleine.
Un vaste terrain déminé sert aux exercices. Différents obstacles l’agrémentent : mur d’escalade, fossé plein d’eau boueuse, haies, réseaux de fils barbelés, portique, piscine, etc. Sous les ordres d’un caporal, des bidasses s’entraînent.
Couvert d’une superbe coiffure militaire, le robot fait manoeuvrer ses hommes à coups de sifflet : ça rampe, ça grimpe, ça garde son équilibre au-dessus du vide, ça saute, ça nage… Il vocifère quand les fantassins sont trop lents.
Leur casque sur le crâne, Sbrugu et Blibli suivent les troufions. Sbrugu triche en utilisant ses ailes. Blibli réussit néanmoins à l’envoyer dans la boue en utilisant les cordes du portique.
Arrive la seconde « s » de la minute « m » de l’heure « h » du jour « j ». La météo est excellente. Les brumes matinales se dissipent. Surgissent des vapeurs opaques d’innombrables bateaux de débarquement. Derrière le bastingage surélevé sont blottis les robots en tenue de combat. Chacun tient son flingue. Des chargeurs de rechange remplissent les diverses poches. Quelques grenades sont accrochées aux ceintures. Le tireur d’élite du groupe dispose d’un fusil différent (plus long), muni d’une lunette de visée.
Yhalniv pilote l’aérolux furtif. Il s’approche de l’île. Au même moment, le tyran rejoint sa base secrète. Le monarque attaque aussitôt l’intrus. Yhalniv doit se défendre. Le combat aérien est épique.
Près de la rive, c’est un déluge de feu qui accueille les troupes. La canonnade entonne son chant funèbre. À l’artillerie des blockhaus répondent les canons de marine. Une pluie d’obus s’abat sur les canots.
Des robots récents supportent mal le stress. Un modèle prévu pour décorer les appartements royaux claque des dents. Son collègue a les mains qui tremblent. Habitués au comportement sauvage des clones non humains, les vieux serviteurs d’acier transmettent leur expérience. Ils font preuve d’un flegme de vétéran qui apaise l’angoisse bien compréhensible des bleus.
Tout au long du rivage, les nids de mitrailleuses crachent leur feu mortel. Les balles miaulent. Certaines ricochent sur l’eau. D’autres s’écrasent contre les parois métalliques des embarcations.
Les coques touchent le sable. Quand l’étrave bascule en avant, les guerriers se ruent vers l’ennemi. Les balles des clones font un carnage. Les premières victimes s’écroulent dans l’eau.
Les assaillants qui parviennent à atteindre la terre ferme sont fauchés par de longues rafales. On voit bientôt de nombreux corps déchiquetés qui s’accrochent aux fils barbelés. Des tas de débris flottent à la surface du lac.
Yhalniv fait déguerpir son adversaire. Toutefois le pilote a perdu un temps précieux. Il largue ses bombes fumigènes devant les casemates. Leurs occupants aveuglés tirent alors au jugé. On en profite pour déparquer toutes les unités d’assaut. On creuse des tranchées. On établit un chemin sécurisé entre les mines.
Quelques héros réussissent à s’approcher des remparts. Avec leur grenade, ils visent les ouvertures. Après l’éclatement de l’explosif, les mitrailleuses se taisent.
Pendant que Yhalniv poursuit sa mission, le tyran atterrit. Tous les obstacles disséminés sur la piste disparaissent dans des trappes. Près de la forteresse, un panneau en forme de rochers se dégage. L’appareil s’engouffre à l’intérieur du tunnel. La porte se rabat aussitôt derrière le véhicule. Et les barrages réapparaissent sur la piste.
Posté sur son arbre factice, un tireur d’élite atteint le réservoir de l’aérolux en vol. L’appareil traîne un sillage de fumée. Au cours de la descente, Yhalniv envoie un missile contre l’arbre du sniper qui ajustait un nouveau tir.
Le pilote est forcé d’atterrir sur la piste truffée d’obstacles. Il a peu de chance d’en réchapper. Au moment où les roues vont prendre contact avec le sol, les barrières rentrent dans leur fosse. Le véhicule roule encore quand Yhalniv saute en marche. Il court rapidement loin de l’aérolux : qui explose.
Sur un flanc de la forteresse, une petite porte s’ouvre. Zéro fait des grands signes au pilote. Celui-ci rejoint son ami. Le robot sort la sopentth lumineuse de l’abri ventral.
— C’est Sangneuf qui a fait dégager la piste. Elle savait où était le pupitre de commande.
— Bien joué, Sangneuf.
L’animal en brille de plaisir.
— Ce n’est pas trop dangereux ici pour vous ?
— Rien à craindre, mon général. Tous les clones démoniaques sont annihilés.
— Et Vealmioun ?
— Elle aide les médecins.
Les plages du débarquement sont jonchées de cadavres. Le spectacle est cauchemardesque. Des corps sont éventrés. La tripe métallique s’échappe des plaies béantes qui dégoulinent d’huile de graissage. Certaines dépouilles sont méconnaissables : mutilées, brûlées. Des membres arrachés gisent çà et là. Quelques grands blessés appellent à l’aide. Des moribonds expirent en prononçant le nom de leur concepteur.
Vealmioun assiste un chirurgien qui opère sur place. On manque d’anesthésique. Pour ne pas hurler, le patient doit mordre un morceau de bois. Son front se couvre de lubrifiant ; il tient bon. Mais à la fin de l’intervention, il perd connaissance.
Yhalniv et Zéro inspectent la base. Ils croisent une patrouille.
— A-t-on débusqué le Maréchal-Roi ?
— Pas encore, mon général !
— Alors poursuivez les recherches.
Les fantassins repartent au trot. Blibli et Sbrugu fouinent pas loin. Ils croisent les soldats dans un couloir. Pour faciliter le passage, les fureteurs s’accrochent aux appliques. En forme de flambeaux, ces éclairages sont disposés le long des cloisons. Les assistants d’honneur décident de faire la course. Ils passent d’une hampe à l’autre, comme des rjakravvhs.
Rjakravvh : Entrepôt à bananes vivant. Sa façon d'imiter est sans pareille. On le trouve en boîte. Abuse des grimaces : avec l'âge, on ne lui apprend plus à en faire. Patron, il n'est pas un modèle. Son argent n'a aucune valeur.
Soudain le support d’un flambeau s’abaisse. Le mécanisme déclenche l’ouverture d’une issue cachée. Les deux lascars ne sont pas peu fiers d’être les premiers à dénicher la luxueuse retraite du monarque.
Subitement retentissent des cris de victoire. Les audacieux viennent de découvrir la cuisine. Blibli avance en brandissant une bouteille vide. Armé d’une fourchette, Sbrugu le suit. Malheureusement les frigos sont cadenassées. Nos éclaireurs s’en vont à la recherche du trousseau de clefs.
Par vagues, de nouveaux robots débarquent. Frais et dispos, ils apportent leur aide. Vealmioun peut enfin se reposer. Elle demande des nouvelles du général. On la dirige vers lui.
— Je suis rassurée. J’ai vu ton aérolux tomber.
— Je suis sain et sauf. Un coup de chance. Mais parle-moi de toi.
— Nous sommes arrivés après la bataille. Ce n’est pas joli.
— Je sais. Mais ne restons pas ici. Le coin est dangereux. Tant qu’on n'aura pas mis la main sur le tyran.
Le jeune homme continue son inspection. Il aperçoit l’ouverture qui mène aux appartements du Maréchal-Roi.
— Retourne à l’arrière, Vealmioun. Tu y seras plus en sécurité.
— Sûrement pas. Désormais on reste ensemble.
Plus loin, Blibli et Sbrugu s’introduisent dans une pièce.
— Et cela ne risque rien. Regarde, ces chenapans nous ont déjà précédé.
Le couple pénètre dans une bibliothèque. Avec son tablier d’infirmière, Vealmioun essuie ses mains maculées d’huile de graissage. Puis elle ouvre le livre posé sur un lutrin.
— Ce grimoire est très ancien.
Elle examine les reliures voisines.
— Il y a ici des ouvrages rarissimes.
Les assistants d’honneur chambardent une belle rangée de tomes numérotés. Chaque volume est envoyé au sol sans ménagement. Par une issue dérobée, apparaît le Maréchal-Roi en grand uniforme. De sa voix tonitruante, le géant à carrure de boxeur poids lourd vocifère.
— Vous allez tous payer votre impudence.
Yhalniv ouvre l’étui de son revolver. Près de défaillir, Vealmioun s’accroche à son partenaire. Sbrugu se glisse avec audace entre deux encyclopédies. Blibli empoigne une plume d’obzarrh qu’il compte utiliser comme un coutelas : bout doux en avant.
Obzarrh : Trousse vivante. Grossit pour se faire aimer davantage. Ne marche qu’au pas. Progresse en se jouant. A les foies quand on parle du sien. Adoucit nos moments au pieu. La blanche est dans de beaux draps.
Surgit Zéro.
— Ne vous méprenez pas. C’est Zuzu.
— Ai-je été crédible, mon bon maître ?
— Et comment ! Ce fut parfait.
Yhalniv remet son arme dans l’étui.
— Je l’entraîne à imiter son ascendant. Cela peut servir.
— On y a vraiment cru.
Vealmioun s’écroule sur un fauteuil en se tenant le cœur.
— Je confirme.
Avant de replonger le stylo biologique dans l’encre, Blibli en goûte un peu. Il renonce au breuvage : pas assez capiteux à son avis. Sbrugu sort de sa zone d’érudition avec superbe. Il ricane et prétend n’avoir jamais cru — même un instant — à cette lamentable imitation. Il tient un opuscule qui traite de la cristallisation des séquoias en milieu acide. L’assoiffé de connaissance l’étudie doctement. Plaçant la barre très haut, il commence sa lecture par la fin : texte à l’envers.
Le temps passe. Les recherches se poursuivent. Mais toujours aucune trace du tyran. Hors d’haleine, le serviteur métallique rejoint l’état-major.
— Je dispose d’une information importante, mon général.
— Je vous écoute, Zéro.
— En étudiant les disques durs, Sangneuf vient de découvrir le plan d’un laboratoire secret qui devrait se situer en sous-sol. Malheureusement…
— Malheureusement ?
— Nulle indication ne mentionne l’entrée.
Yhalniv donne aussitôt l’ordre de passer au peigne fin tout ce qui ressemble à une cave.
— Les notes techniques fournissent des renseignements inquiétants. L’ennemi a mis au point un liquide spécial. Il s’agit du produit qui accélère de manière fulgurante la croissance des clones. Inoculée, cette substance possède d’autres propriétés.
— Où est le problème ?
— Son absorption rend invulnérable. S’y ajoute un développement du psychisme monstrueux.
— Cela veut dire…
— Oui, mon général. Le tyran utilise cette mixture depuis longtemps. Il procède par petites quantités successives pour éviter les effets secondaires.
Perchée sur l’épaule de son maître, la sopentth se met à couiner.
— Que dit Sangneuf ?
— Elle me rappelle qu’il y a pire…
— Expliquez-vous.
— Le tyran arrive en fin de traitement : la phase ultime. Après cela, les effets du produit deviennent définitifs.
Conscient du caractère prépondérant de leur mission, Blibli et Sbrugu continuent leur fouille méthodique : les clefs ne peuvent pas être bien loin. Ils perquisitionnent une chambre.
À l’intérieur d’un immense placard se trouve une rangée d’uniformes. Tandis que Blibli contrôle les poches, Sbrugu se coiffe d’une éblouissante casquette et plonge ses pattes dans des bottes de chef suprême. Il dégaine une cravache d’izoulbbh.
Izoulbbh : Arrosoir vivant. Obtient les prix de gros. Son flair ne trompe personne. A le nez creux en matière de bouffe. Pour sa défense, on l’attaque. Casse la baraque dans un magasin de porcelaine. Ne parvient pas à vous oublier.
Après quelques mouvements dans le vide, l’instrument cingle la boursouflure animée d’un smoking, laquelle pousse des hurlements. Blibli cesse l’examen des doublures. Sa tête furieuse émerge du col. Le fouetteur explique qu’il ne pouvait pas se douter.
Les deux investigateurs se poursuivent à vive allure. Lorsqu’ils traversent la bibliothèque, un casier pivote discrètement. Perchée sur un escabeau, Vealmioun crie aux joueurs d’interrompre ce jeu bruyant. Les coureurs n’entendent pas. Elle se met alors à chuchoter.
— J’ai ici un superbe gâteau et de l’alcool.
Aussitôt les assistants d’honneur se tiennent gentiment aux pieds de leur maîtresse. Elle montre alors des gravures représentant une belle pâtisserie et quelques bouteilles de vin fin. La déception des coureurs est perceptible. Ils s’éloignent en marmonnant des grossièretés.
— J’ai entendu !
Le casier effectue un nouveau tour complet. Vealmioun s’en aperçoit. Elle s’approche du panneau. Elle cherche le dispositif qui commande le phénomène.
— Aucun doute, je l’ai vu bouger.
Elle réfléchit.
— Voyons. Ils passaient devant.
Tout à coup, une fulgurance bouscule ses neurones.
— Vous deux, venez par là.
Les interpellés refusent d’obéir. Ils montrent leur gosier vide. Elle sort d’une poche des biscuits de guerre. Ils daignent rappliquer. Quand Sbrugu passe à proximité du casier, celui-ci pivote. Vealmioun croit comprendre. Elle va et vient devant le panneau en agitant les aliments. Comme fascinés par un hypnotiseur, deux zombis suivent la bouffe militaire et mouvante. Le casier pivote à nouveau. Vealmioun saisit le phénomène. Elle vise la bouche des gloutons : cibles atteintes. Puis la jeune fille s’empare des bottes. Elle a vu juste. Ce sont bien les chaussures qui déclenchent le mécanisme.
Yhalniv et Zéro examinent l’ouverture secrète. Un escalier raide se perd dans de sombres profondeurs.
— D’après Sangneuf, cela semble bien mener au laboratoire en question.
Tenant son arme, Yhalniv empruntent le passage. Il se fait accompagner par une troupe de choc puissamment armée. D’un pas prudent, Zéro suit les guerriers.
— Reste là, Vealmioun. C’est trop dangereux.
— Mais…
— Ne discute pas, je t’en prie.
Yhalniv n’a pas mentionné Sbrugu : ce dernier cependant considère que l’ordre s’applique aussi à lui. En récompense pour son obéissance scrupuleuse, il quémande un autre biscuit de guerre. Le volatile apporte un second argument encore plus décisif : toute donatrice devrait se sentir honorée par une telle sollicitation car la pâte solidifiée tarabuste ses tendres papilles.
Très inquiète, Vealmioun ne remarque qu’après un moment de retard l’appel du mendigot ailé (beaucoup trop long à son avis). L’insistante requête est accueillie avec gentillesse et courtoisement refusée. Elle explique pourquoi. Compte tenu du poids total des plumes, sa masse graisseuse dépasse maintenant l’emport maximum de sécurité. Blibli ne s’embarrasse pas de verbosité improductive. Grimpant sur un lampadaire en catimini, il tend le bras vers la poche à bouffe. Plus rapide qu’une zébrure d’éclair, il prélève un lourd gâteau d’officier. La conscience en paix, il compte le béqueter seul et surtout sans vergogne. Sbrugu estime cette prise injuste (bien qu’un vol selon lui ne soit pas répréhensible) car le fmuvvh n’a employé aucun mot beau. Le pickpocket est pris en chasse. Les voraces font le tour de la pièce à une allure folle. La mine grave, Vealmioun réclame un silence total. Elle veut pouvoir entendre une eflajjh voler.
Eflajjh : Escarbille vivante. Touche-à-tout sans-gêne. Pique-assiette. Chassée par la porte, elle entre par la fenêtre. Est trop fine pour qu'avec elle on joue au plus fin. Sait vous endormir. Celui qui la prend s'emporte.
Chacun comprend qu’elle ne plaisante pas. Les coureurs prennent aussitôt conscience de leur erreur. Là-dessus les galopades reprennent, mais maintenant sur la pointe des pieds.
Yhalniv arrive devant une porte fermée. Sangneuf chuchote quelques couinements à l’oreille de Zéro. Ce dernier fait signe qu’il s’agit bien de l’accès au labo caché.
L’effet de surprise doit être complet s’ils veulent vaincre la puissance titanesque du surhomme. Par gestes, le jeune homme indique les emplacements de combat. Chaque commando se déplace comme une ombre.
À la faveur d’un prétexte déloyal, le poursuivant s’empare du larcin. Peu après, c’est le voleur volé qui récupère la chose qui ne lui appartient pas. Blibli est sur le point de planter les crocs dans la pâtisserie guerrière. En désespoir de cause, Sbrugu entreprend un vol plané. Il plaque le coureur pareillement à ces robustes sportifs habillés comme des garçonnets qui s’arrachent mutuellement une espèce de gros suppositoire en cuir sur un pré plat où se dressent quatre hauts poteaux. Ils roulent au sol. Leur glissade les mène au seuil de l’ouverture secrète, qu’ils franchissent. Les corps enchevêtrés dévalent l’escalier. Arrivée en bas, la boule hurlante continue sa course. Dans un grand fracas, elle heurte la porte : qui s’ouvre.
Le monarque est allongé sur une table d’opération, au milieu du laboratoire. La pointe d’un goutte-à-goutte s’enfonce dans son bras. Le géant se redresse instantanément et retire l’aiguille.
Yhalniv pénètre à l’intérieur de la salle en courant. Le tyran saisit une mitraillette. À la faveur d’un roulé-boulé au cours duquel le gâteau s’envole, Yhalniv pousse les chenapans derrière une armoire. Il était temps : le tir du monarque arrose l’entrée. Le jeune homme réplique. Des essaims de balles se croisent. Les murs s’ornent de motifs abstraits. Effondrés, Blibli et Sbrugu s’aperçoivent que leur biscuit est retombé sur un escabeau placé près d’une cuve.
Le géant se replie au fond du locale. La brigade en profite pour s’engouffrer dans les lieux. Zéro entre à son tour. Sangneuf étudie un écran d’ordinateur rempli d’informations scientifiques. La sopentth d’expérience comprend vite. La cuve représente l’unique réserve de produit régénérant. Le despote est presque arrivé au terme de la perfusion finale. Afin d’éviter le pire, tout doit être fait pour empêcher l’absorption des dernières gouttes.
Les balles miaulent. Zéro fait signe à Yhalniv de détruire la cuve. Le jeune homme hoche la tête. Il oriente son arme en direction du liquide. Les balles rebondissent contre le verre blindé.
La sopentth suggère une autre solution : ouvrir le système de vidange. Zéro étant le plus proche du réservoir, il décide d’effectuer lui-même la manœuvre. Yhalniv organise une opération de diversion. Les soldats s’éloignent de la cuve. L’échange de tirs ne cesse pas.
Zéro avance discrètement, à quatre pattes. Soudain le tyran s’aperçoit du stratagème. Le robot est près d’atteindre son but. L’inhumain géant bondit comme un urfukkh.
Urfukkh : Garde-manger vivant. Dans son domaine, il est le roi. Porte les cheveux longs. Ne pas se fier à ses fosses nouvelles. Se taille en prenant les choses du bon côté. Pour le cinéma, il tourne en cage. Plein de soi, il enquiquine les autres.
La longueur du saut est insensée. Les balles déchirent le costume sans entamer la chair. Le géant attrape Zéro par un bras. La sopentth est éjectée de son poste d’observation et roule sous une armoire métallique où elle reste groggy. Progressant millimètre par millimètre, les doigts du robot agrippent le levier. D’un coup sec, Zéro brise le mécanisme. La bonde reste bloquée en position ouverte. Le liquide s’enfuit sous l’armature. L’écoulement est inatteignable sans détruire la cuve.
Fou de rage, l’autocrate soulève l’héroïque serviteur. Il le casse en deux. Les morceaux sont jetés au loin. Puis le tyran escalade précipitamment l’escabeau.
La tête de Zéro achève sa glissade près de Sangneuf qui reprend ses esprits. Avec une énergie faiblissante, la bouche du moribond exhale quelques mots à peine audibles.
— Protège Zuzu et prends bien soin de toi-m…
Après un léger soubresaut, il expire. La sopentth fait entendre une longue plainte. D’un mouvement délicat, elle ferme les paupières du défunt.
Penché sur la cuve, le despote essaye de prélever du liquide au moyen d’une louche. Les témoins d’honneur ne peuvent tolérer que s’accomplisse un tel sacrilège. Ils voient avec horreur l’instant où la botte du tyran va écraser le biscuit. Ne se dominant plus, Blibli prend le lance-pierre qui ne quitte jamais son petit sac à dos. Il vise soigneusement. Le projectile heurte un doigt du géant. La fabuleuse chevalière royale s’en échappe. Cri de fureur de son propriétaire qui essaye de l’attraper au vol. Ce faisant, le monarque bascule. Il tombe dans la cuve.
Le tyran nage une paire de moments, puis il coule au fond de la citerne. Un laps de temps infect s’étire. Le noyé ne bouge plus. Yhalniv et les soldats s’approchent prudemment. L’aquarium fascine le fmuvvh : il imagine une ébouriffante griotte à l’eau-de-vie. L’heureux dénouement paraît rendre Sbrugu euphorique. Il sautille telle une tsidelupph arpentant son cheminement de nénuphars.
Tsidelupph : Baromètre vivant. Annonce des temps nouveaux. Idolâtre l'eau du bénitier. En raison de ses belles cuisses, elle passe à la casserole. Son expérience ne sert pas aux autres.
En douce, il s’élance vers la cime de l’escabeau. Il s’empare du biscuit et décampe : talonné par Blibli. Soudain, le monarque se redresse en poussant un hurlement satanique. Son corps grossit à vue d’œil. Bientôt ses membres écartés repoussent les parois de la cuve. Le verre éclate. Chacun s’éloigne dare-dare.
À la vitesse maximale d’un photon de course, le colosse se poste devant l’unique sortie. Il forme un barrage infranchissable. En riant, il écrase d’un coup de poing une lourde machine. Les yeux injectés de sang, il s’approche de Yhalniv. Tout sur son passage est broyé.
Sbrugu fait un rapide calcul. Même en regardant la chose sous l’angle le moins néfaste, les chiffres parlent et s’avèrent désastreux. Une affaire grave pour sa pomme. Ce mois-ci, il n’a pas assez d’heures de vol au compteur : on pourrait lui retirer sa licence de pilote privé. En conséquence de quoi, il décolle. L’agitation de ses ailes ressemble à l’emballement d’un ventilateur galvanisé. Rapidement hors d’haleine, il se pose sur l’abat-jour d’une lampe suspendue au plafond. La chaleur du réflecteur échauffe ses délicates voûtes plantaires. C’est plus qu’il n’en peut supporter, le volatile quitte la pièce.
Immobilisés dans un coin, Yhalniv et les siens ne peuvent refluer davantage. Ils sont faits comme des chproucheehs.
Chproucheeh : Vide-ordures vivant. Peut facilement extraire une racine carrée d'un silo rond. On connaît le chproucheeh d'égout et celui des champs. Paradoxalement, les chproucheehs d'égout ignorent le chant et ceux des champs n'ont aucun goût.
Le corps monstrueux du mutant – qui continue à croître – bouche toute issue. Discrètement Blibli lape une minuscule flaque de liquide prodigieux. Il veut en avoir le cœur net. Les lampées minutieuses épongent le dallage mieux qu’une couche-culotte de grand prix. L’expérience est concluante. Cela ne le surprend guère : un petit arrière-goût de vin fermenté.
Le bourreau avance la main sans se presser. Il saisit son ennemi juré à la gorge et le soulève fort haut. Avec perversité, ses doigts pressent le cou lentement. Le jeune homme ne peut plus respirer. Au même instant, Vealmioun entre dans le laboratoire en refoulant Sbrugu avec fermeté. Le tube digestif emplumé n’est pas d’accord : il prétend avoir quelque chose d’important à faire dehors. Elle reste sourde aux arguments circonstanciés. Soudain la jeune fille aperçoit son bien-aimé en situation critique. Elle pousse un cri déchirant. Le colosse se retourne. Elle se jette à ses pieds. Sbrugu en fait autant (mais contre son gré). Elle le supplie d’accorder la vie sauve à l’élu de son cœur. Pour toute réponse, l’oppresseur se contente d’émettre un rire démoniaque. Il tourne la tête, revenant à son œuvre macabre. Les forces de Yhalniv diminuent. Aux gesticulations instinctives succèdent des spasmes de marionnette à fils détraquée. L’assassin ne veut pas perdre une bribe de la lente agonie.
Vealmioun s’évanouit : sur Sbrugu. Soudain le bras du tyran s’abaisse peu à peu. Ses doigts relâchent leur étreinte mortelle. Yhalniv respire enfin à nouveau. Il tousse. Le colosse recule d’un pas, l’air effaré. Le jeune homme en profite pour se dégager. Le dictateur se ratatine. Ses traits vieillissent à une allure accélérée. Bientôt, l’individu n’est plus qu’un vieillard rabougri, squelettique. Puis son corps entier tombe en poussière.
Yhalniv se précipite en direction de Vealmioun. Blibli et Sbrugu courent vers le biscuit. Il la pose sur un lit médical encore en état. Elle retrouve ses esprits.
— Nous ne sommes pas mort ?
— Tout va bien. On s’en est tiré de justesse.
— Comment ?
— Je viens de comprendre. À dose massive, le liquide qui procure l’invincibilité devient mortel. Une chance pour nous, le monstre s’est réduit en poussière. À l’ultime seconde, quand je croyais la mienne arriver…
— C’est un miracle.
— Heureusement qu’il y a eu ce bain fatal.
Blibli interrompt sa course. Il lève une main afin de rappeler son exploit : c’est grâce à lui qu’on doit la victoire finale. Il plastronne, tel un montagnard parvenu au sommet du monde. Sbrugu profite de la pause pour ravir le biscuit tenu en l’air. La poursuite reprend.
Sous l’effet d’une pensée accidentelle, le fmuvvh agite les bras. Il réussit de la sorte à voler d’une façon plutôt honorable : au grand étonnement des deux loustics.
Par la lucarne d’un blockhaus, Yhalniv observe l’île fortifiée avec ses jumelles. Il fait un signe. Le robot qui se tient près de lui appuie sur un détonateur. La forteresse insulaire et les laboratoires secrets explosent. Un officier métallique pénètre dans la casemate.
— Mes respects, mon général.
— Repos ! 702bis. Vous n’avez plus besoin de m’appeler général. La guerre est finie. À présent, nous sommes tous redevenus civils.
— Bien, mon gé.., bien, monsieur. Après enquête, nous avons les derniers chiffres concernant nos effectifs. Leur précision est établie. Ils ont été vérifié plusieurs fois.
— Beaucoup de casse ?
— Effectivement. Mais..,
— Quelles sont nos pertes ?
— - 0,5 % !
— Moins 0,5 % ?
— Nos techno-docteurs peuvent maintenant réaliser des prodiges, dus à la chirurgie de guerre. Un domaine nouveau qu’ils ont pu expérimenter durant le conflit.
— Mais comment expliquer ce chiffre négatif ?
— Après la remise sur pied de tous les combattants, il restait des parties corporelles non réclamées par leur propriétaire. Avec celles-ci, nous avons créé de nouveaux individus : parfaitement viables.
En effet : par la porte ouverte, on voit passer un corps minuscule pourvu de trois jambes différentes qui marche vite. La créature bizarre croise un autre hybride aux bras démesurés. Ce dernier, qui sifflote, se déplace comme les rjakravvhs, agrippant des prises situées en hauteur.
Zéro entre dans la pièce en s’aidant de béquilles. Un bandage métallique entoure son ventre. Au pied de chaque canne s’accroche un assistant d’honneur. Radieux, le jeune homme se porte à la rencontre du miraculé.
— Mon bon Zéro. Quelle joie de vous retrouver sain et sauf.
— Je crois partager ce sentiment, cher Yhalniv.
L’ingénieuse collaboratrice du robot apparaît sur le crâne d’acier où elle se dissimulait (l’entonnoir a disparu).
— Et notre mignonne Sangneuf, tellement indispensable.
La sopentth émet quelques couinements flattés. Vealmioun pénètre à son tour dans la pièce. Elle chasse les parasites des béquilles.
— Il ne faut pas fatiguer notre convalescent.
L’air contrit, Zbrugu et Blibli reconnaissent le bien-fondé de l’observation : c’est pourquoi chacun réclame un gâteau en compensation. Avec gentillesse, elle leur donne le conseil de ne pas insister.
Zuzu rejoint le groupe. Dans sa tenue prestigieuse, il en impose. Levant son épée, le clone prend la pose favorite du tyran. Partout on peut le voir ainsi : statues, affiches, tableaux, etc. Aussitôt, Blibli et Sbrugu vont se percher sur les bras écartés du géant où ils enchaînent quelques pitreries qui distraient l’assistance.
Fin
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