Livre n°3 (suite de « Bon vol » et « Bonne fête »)
Filature et expédition en voiture volante… Jungle préhistorique et animaux pas bêtes.
BONNE ROUTE
L'une des deux lunes éclipse l'autre (qui justement est l'Autre). A l'opposé, le soleil réchauffe les teintes diurnes qui annoncent sa disparition prochaine durant la nuit entière. Sur une haute terrasse du palais familial, Vealmioun regarde sans le voir l'admirable panorama. Aux abords d'une échauguette rôde un bout de cumulus pimpant d'où jaillit Sbrugu l'Admirable. Ce dernier rejoint la balustrade au moment où elle quitte l'endroit. Tandis qu'il la cherche par dehors, elle déambule à l'intérieur du château. Son reflet associe parfois : vantail, miroir, battant… Il faut tout l'art géométrique du nouveau venu pour en déduire l'axe de réapparition qu'empruntera la jeune fille. Il ne se trompe pas. Elle arrive à l'endroit prévu, au moment conjecturé. Las! elle n'y reste point. Tout est à refaire. Pourtant il ne se décourage pas. Que ce soit au détour d'un vitrail ou d'une passerelle. Sinon de quelques : mâchicoulis, balcons, courtine, barbacane…
Soudain, il a un flash. Lui revient en mémoire l'endroit où il la trouvera forcément : le jardin d'hiver. Il s'y introduit par une trappe connue de lui seul. Trop exigu, le passage nécessite des contorsions avilissantes. Nerveusement il fait les cent pas sous la verrière. Personne n'arrive. A bout de patience, il reprend sa traque. Il la déniche enfin. Au moment où il lui barre le passage, elle fait demi-tour, toujours plongée dans ses préoccupations. Une situation qui se reproduit trop, au point de l'irriter.
Par quelques pitreries, il essaye d'attirer son attention. Gauchement, il jongle avec cinq coupes miroitantes. L'esprit ailleurs, elle sort de sa chambre. Il se faufile dans une potiche monumentale puis braille des insanités d'énergumène. Le vase parleur s'agite d'une manière épouvantable. Son message semble issu d'un hôte maléfique. Elle s'éloigne : trop absorbée. Il monte sur un bureau et crée un fort courant d'air. Des feuilles volent. Elle ne remarque rien, pas même les papiers qui l'effleurent. Il fait un bond invraisemblable pour se jucher sur une antique horloge à balancier, pièce inestimable. Chargés du parasite, les contrepoids s'enfoncent à vive allure. Le mécanisme vocifère. Quelques ressorts se cassent, des rouages déguerpissent. L'agonisante machine crache ses roues dentées. La quittent moult échappements et autres menus fragments tandis que les aiguilles tournent à une vitesse folle. Les carillons se succèdent dans un vacarme qui n'affecte nullement la songeuse.
Le visiteur cingle vers la tête de Vealmioun qu'il martèle. A l'intérieur de son sac en papier, elle puise une friandise. Tout en continuant à réfléchir, elle lance celle-ci hors du palais. Impulsivement, il se jette dans le précipice… Sa poursuite obstinée s'explique quand on sait qu'elle lui fait confectionner des amuse-gueules spéciaux par le meilleur maître queux du château. Entre autres : gruyère coupé en cube dans les trous duquel on glisse quelques fraises des bois garnies d'une couche ténue de pâte d'amandes. Il y a aussi l'olive verte fourrée avec du chocolat au lait nappé d'un coulis de framboises… Il l'attrape. D'un geste mécanique, elle recommence plusieurs fois. Faisant preuve d'une adresse sans pareille, le goinfre récupère tous les projectiles. Pendant le ravitaillement en vol, elle concocte une stratégie. Pareil à un goal, il arrête les gâteries l'une après l'autre, n'en perdant aucune.
L'aérolux de Vealmioun se dirige vers le village onirique. L'aire libre refuse d'accorder l'atterrissage en remuant beaucoup trop. A force de subterfuges, le véhicule finit par se poser (au culot). Consultant un minuscule plan, elle s'approche d'une maison excentrée. Avec une circonspection d'illustre inconnu voyageant incognito, elle avance comme un kiajmuvvh d'arrêt, fmutozzh haret ou sbygoulnnh à raies.
Sbygoulnnh : Sous-marin vivant. Pour lui, tout baigne. Redoute les fuites. Raisonnement vaseux, démarche ondulante, constamment sous l'eau : il s'oppose néanmoins aux cures de désintoxication. Soutient par contre l'interdiction de fumer. Refuse qu'on prenne le frai. A l'entendre, il aurait l'ouïe fine. Crache dans sa soupe. Habitué de la note salée, il n'accepte que le liquide. On l'engueule en le traitant de pourri.
L'élégante passe derrière un massif de roses. Elle réapparaît aussitôt en tenue locale. A l'intérieur du garage : personne. Guidée par des bruits métalliques, elle conjecture une présence humaine dans l'aéronef en réparation. Son expression verbale se fait chantée.
— Bon-bon-bon-jour, Yhalniv!
Tinte un outil qui heurte une paroi dure.
— Krrttzz!
— Alors, Yhalniv? On ne dit pas bonjour?
— Bhhjhh, Vvhhlmhh!
— Aurais-tu avalé ta langue?
— Jjhh nnhh pphh pphh tthh rrhhphhddrhh.
Elle panique soudain.
— Serais-tu souffrant? Faut-il appeler de l'aide? Je cours au village.
Il crache les vis.
— Arrête! Tout va bien.
— Ouf! Je respire.
— Dis donc. Ce n'est pas le jour des leçons. Je n'ai pas le temps maintenant.
— Ma raison est autre. Figure-toi, je passais juste par là. Pas très loin. Et j'ai voulu t'adresser un petit salut.
— Eh bien! c'est fait. Alors bon retour.
— Mais attends un peu, enfin. Tu pourrais me consacrer un instant. J'ai quelque chose à te dire. D'important.
— On en a déjà parlé. Et tu connais ma position.
— Certes! Mais là, c'est différent. Sbrugu l'Admirable m'a donné une idée.
Equipé d'une lampe frontale, il glisse sur un chariot. Sa tête dépasse du châssis dont il essuie la base.
— Qui est Sbrugu l'Admirable?
Il se relève.
— Plus tard.
Contournant les moteurs placés sur un banc d'essai, il va au fond de l'atelier.
— Je le sais, tu vas bientôt partir. Pour une durée de quelques jours, m'a-t-on dit.
— Je devine d'où tu tiens ces renseignements.
— Non. Tu fais erreur. Ce n'est pas elle.
— Tu viens de te couper.
— De toute façon, là n'est point l'important.
— Et qu'a-t-elle ajouté, l'espionne?
Il déplie un schéma hautement abscons.
— Rien. Sinon que ton départ est pour demain.
— Exacte.
— Ecoute. Voilà. Je souhaiterais t'accompagner.
— Hors de question.
— Mais pourquoi?
Il retourne vers l'appareil. Devant l'entrée d'une tuyère, il saisit un barreau puis bascule les jambes en avant, à la manière des sous-mariniers. Sa voix semble sortir d'une grotte métallique.
— Pour un tas de raisons. N'insiste pas. Non, c'est non!
— Je ne serai pas un boulet.
— Tu perds ton temps.
— C'est du sexisme.
La soudure grésille.
— N'importe quoi!
— Donne-moi au moins une bonne raison.
— Tu n'imagines pas les difficultés. Inutile de tenter l'expérience. Tu ne tiendrais pas dix minutes. Par ailleurs, je ne peux pas tout te dire.
Elle tourne autour de l'appareil.
— Je t'assure…
— Non, non et non.
— Je t'en prie…
— Cesse de t'illusionner.
— Accorde-moi…
Son pied bouscule le chariot qui s'esquive.
— Je ne changerai pas d'avis.
— S'il te plait…
— Retourne chez toi.
L'objet roulant s'engage sur le chemin en pente.
— Yhalniv, tu es impossible!
— Tu l'as dit, Vealmioun : im-pos-sible!
Derrière les roses retentit le bruit mat d'une collision avec un obstacle mou. Quand le chariot réapparaît, il transporte un kiajmuvvh paniqué. La planche ne cesse d'accélérer. Au prix de contorsions époustouflantes, l'animal réussit à ne pas verser dans le fossé.
Par une chiche clarté lunaire, l'individu ouvre la porte du garage. Faisant le moins de bruit possible, il pousse son véhicule dehors. Il monte en marche. L'engin s'éloigne. Loin des habitations, le moteur se met à ronfler. Aussitôt l'aéronef décolle. Un kiajmuvvh au sommeil léger aboie sans conviction. Il baille puis cherche une nouvelle position confortable. Il mâchouille distraitement un bout d'os qui ressemble à une tétine avant de se rendormir. Le village retrouve sa quiétude ordinaire. En retrait se cache un appareil tous feux éteints. Avec ses jumelles à amplification de lumière, une personne encagoulée observe l'envol. Près d'elle, un croquis comporte une foule d'indications. Rien ne manque : meilleur endroit pour se cacher, heure de départ, emplacement du décollage, orientation des vents dominants, prévisions météorologiques… Ecrit à la main, en guise de conclusion : ne pas oublier sa crème solaire ni une petite laine. Fax signé : satinette.
Elle jette un coup d'œil au tableau de bord. Sur l'écran radar, un point lumineux clignote. Elle modifie la portée du faisceau d'ondes électromagnétiques. En fonction de la distance affichée (10, 20, 40, 80, 160 nautiques), l'écho se déplace par saccades. Aux valeurs les plus hautes, la cible disparaît. Elle choisit un chiffre adapté : dix nautiques. L'appareil décolle en douceur, ne faisant pas même dresser l'oreille du kiajmuvvh insomniaque.
Elle demeure dans les six heures de l'appareil poursuivi. Ses feux de position restent éteints. Précaution superflue car elle se trouve hors de portée visuelle. A une altitude moyenne, le premier appareil accélère. Le point lumineux monte : signe que la distance entre les deux véhicules s'allonge. Elle pousse la manette des gaz.
Les lueurs matinales commencent à barbouiller le ciel de taches pompeuses. Par crainte d'être repérée, elle décide d'augmenter son éloignement. Elle change du même coup la portée du radar. L'appareil poursuivi tourne, prenant un cap imprévu. Après un virage serré, elle maintient sa filature. Une éminence rocheuse se profile à l'horizon. L'aéronef de tête s'approche du relief. Dans une cabane de berger délabrée séjourne un xupfyimpph. La lumière d'aube inspire des idées de goualante a cappella au lève-tôt. Sa tête émerge du réduit au moment où le bolide passe tout près. La voix du contre-ténor s'en étrangle. Il roule jusqu'au fond du gourbi. L'entourent de grassouillettes vrukmïnnhs qui dorment profondément.
Vrukmïnnh : Incubateur vivant. Amante du xupfyimpph. Quand arrive le froid ou l'effroi, sa chair s'hérisse. Mais elle ne claque pas des dents. A peur d'être mouillée. Ne gobe pas l'œuf dur. Son bouillon serre la gorge des directeurs de publication. Est maîtresse chez elle. Son corps se vend au bénéfice de certains.
Il se précipite dehors. Rouge comme sa crête de travers, il se répand en invectives. Survient le second engin. Emporté par les tourbillons d'air, il effectue quelques loopings mal ralentis. La démarche incertaine, il regagne ses pénates. En ce jour écoeuré il renonce à déclamer son ode au rondouillard dispensateur d'éclairage chauffant. Se laissant tomber sur son perchoir, il provoque un ébranlement de trop. Une planche bascule. L'extrémité achève sa course sur le crâne souple.
Le premier appareil modifie à nouveau son cap : angle de virage prononcé. Elle ne décroche pas. Maintenant que le soleil monte à l'horizon, se dévoilent des sites grandioses. Sous les aéronefs défilent des contrées bigarrées : marécages fumants, lacs salés, brousse, sierra… A leur passage, un geyser projette au zénith son écume argentée. Des accumulations de lave ruissellent d'or. Une foule de fumeroles dissipent leur haleine toxique. Ailleurs, s'étagent des cascades...
Les brusques modifications de cap se succèdent. En pareil cas, le spot se déplace vers un bord latéral. Elle vire du même côté. Le fugitif plonge soudain. Il s'enfonce dans des gorges spectaculaires. Elle en fait autant. Au bout d'un moment, elle perd la trace du gibier. L'écran reste désespérément muet. À une vitesse insensée, elle sort du canyon. Son aéronef s'élève à la verticale. Elle pousse la manette des gaz jusqu'en butée. L'aérolux monte comme une fusée. À trente mille et vingt-cinq pieds, se forme un sillage cotonneux.
[Ce sillage correspond à la "traînée de condensation". Plus précisément : "traînée d'échappement" (il en existe trois sortes).]
À trente-cinq mille neuf cent soixante-quinze pieds, la trace crayeuse s'interrompt. L'aéronef parvient à atteindre cinquante-quatre mille pieds et des poussières. Elle réduit la vitesse. Le véhicule se rapproche de l'abatée. Elle fait basculer l'appareil de manière que l'étroit faisceau du radar balaie le sol pile à l'aplomb des gorges. Avec application, elle dirige le nez au-dessus de toutes les crevasses. Un point lumineux se met à clignoter. Elle prend ses jumelles. L'engin poursuivi rase le fond d'une gorge perdue. Elle se place "dans le soleil" et attend.
L'aérolux sort enfin du canyon puis survole un haut plateau. Il se pose au bord d'une pente abrupte. L'individu va se dégourdir les jambes. Un arc-en-ciel ponte bellement une portion d'atmosphère. Adossé à un rocher, il rêvasse devant le site broussailleux en contrebas. Un groupe de camions batifolent aux alentours. Ils abondent dans le secteur et adorent voltiger à la queue leu leu. Effleurant le sol par vagues gracieuses, ils poussent régulièrement leur cri guttural.
Camion : Porte un nom savant si compliqué que personne ne l'emploie (pas même les scientifiques). Son mugissement ressemble à s'y méprendre au klaxon multi-tons des poids lourds. Les gros mâles se caractérisent par une belle sonorité caverneuse. Les femelles évoquent plutôt des fourgonnettes. Pour ce qui concerne les jeunes, le son de leur voix correspond à une limousine, la grosseur du véhicule augmentant avec l'âge. Sans oublier le vagissement des bébés qui se confond avec la corne d'une torpédo. Ce mammifère est couvert d'écailles aux couleurs violentes. Son bec incurvé donne l'impression d'un sourire permanent. Fixées aux pattes, de vastes membranes lui permettent d'effectuer des vols à faible hauteur.
L'un d'entre eux s'approche du véhicule, l'examine avec curiosité, le flaire, puis s'en désintéresse. Par un bond d'une trentaine de pieds, il rejoint le pilote. Il regarde celui-ci l'air incrédule. En fouillant dans ses poches, l'individu trouve une cacahuète. D'une pichenette, il la lance. L'animal l'attrape à l'aide de ses petites mains adroites. Il décortique le fruit puis jette l'intérieur et se régale avec la coque. (La pulpe d'arachide provoque chez ces bêtes une allergie inconfortable). Tandis que les animaux organisent un concert d'embouteillage, l'arrivée de la poursuivante se fait à l'insu du pilote. Parée d'une tenue d'exploratrice du plus bel effet, elle le rejoint d'un pas léger.
— Beau paysage. Bonjour, Yhalniv.
Il ne se retourne pas.
— Tu es en retard, Vealmioun. Bonjour néanmoins.
Elle tombe des nues.
— Tu savais?
— Quoi de plus facile? Avec toutes vos messes basses.
— Tu veux dire, avec ma belle-sœur?
— Ne confonds pas vitesse et précipitation.
— Pourquoi ne pas m'avoir prévenu? J'ai failli périr cent fois.
— Toujours tes exagérations.
— Tiens! Au fond du canyon. J'étais terrifiée.
— Il ne te manque aucun abattis. Je me trompe?
Continuant à nourrir le camion, il ne vérifie pas son assertion.
— Grrrr! Moi qui me suis donné un mal de kiajmuvvh.
— Toutefois, je suis très satisfait.
Le visage de la chasseuse rayonne.
— C'est vrai? Ma présence?
— Non. Tu commences à savoir utiliser le matériel aéronautique. Et cela, c'est très bien.
— Pff! La belle affaire.
Il retourne vers son aéronef. Le camion lui emboîte le pas. Utilisant une sorte de détecteur, il le passe autour du véhicule. Elle fait la grimace. Il retire un mouchard autocollant qu'il examine avec étonnement.
— Pratique d'avoir des relations.
— On les trouve dans le commerce.
Il siffle.
— Mais à quel prix?
La question n'appelant pas vraiment de réponse, elle se tient coite. Il continue son inspection. Pas d'autre transpondeur. Il assoit le camion sur l'aile. L'animal ne proteste pas car on vient de lui offrir une nouvelle cosse. Pendant la décortication, le mouchard est appliqué contre une écaille surnuméraire. Il ramène la bête au sol et lui donne une petite tape amicale sur le derrière. L'animal rejoint ses congénères en suivant un trajet capricieux. Sur l'écran, le point lumineux se déplace de façon désordonnée.
— Tu ne m'emmènes pas avec toi, Yhalniv?
— Comment l'as-tu deviné?
Elle baisse la tête.
— Et inutile d'essayer de me talonner. Mon appareil surclasse le tien. Tu me suis?
L'air boudeur, elle hausse les épaules. L'aéronef décolle. Le pilote met la postcombustion. L'appareil n'est bientôt plus qu'un point à l'horizon. Elle donne un coup de pied rageur dans la terre poudreuse.
Survolant d'autres régions inhabitées, le vieil appareil fonce sans désemparer. Il se pointe au-dessus d'une cascade. Le pilote effectue un large cercle. Il s'assure que personne ne se trouve aux alentours. L'aéronef frôle la rivière. Il s'engage sous le mur d'eau : derrière se trouve une grotte. De magnifiques stalactites et stalagmites ornent les lieux. Certaines concrétions filiformes prennent des directions latérales (bizarreries géologiques causées par certains courants d'air). Au fond d'une galerie est garé un aéronef d'aspect rustique. Il se range à côté. Rapidement, il transporte ses bagages jusqu'au second engin. Puis il revêt un costume de broussard. L'aérodyne numéro deux franchit la cascade. Peu après, le pilote met la puissance militaire.
Puissance militaire : Appelée "Mil" par les pilotes de chasse, manette des gaz en position maximum.
La nuit vient de tomber. Assis sur une souche, Yhalniv demeure plongé dans ses réflexions. Devant lui crépite un feu de bois. Autour bruisse la forêt luxuriante. À un support bricolé pend un récipient. La surface du liquide frisotte. Le voyageur ressent la fatigue et les courbatures d'une longue marche en milieu difficile. Un craquement suspect le met soudain en alerte. Le danger se rapproche. D'un bond, il se détend en se retournant. Les adversaires roulent au sol. Il terrasse l'intrus qui est de petite taille.
— Eh! Doucement.
Stupéfaction du pilote.
— On prévient, Vealmioun, au lieu de chercher à surprendre.
Elle s'époussette.
— Quelles manières. T'arrive-il souvent de sauter sur les gens?
— Pas moyen de s'en débarrasser.
— Charmant accueil.
— Dis donc. Par quel prodige es-tu là? J'aimerais bien le savoir.
— Si tu m'aidais plutôt à me relever?
De mauvais gré, il tend la main.
— J'attends tes explications.
— Maaaiiiis…
— Alors?
— Je passais…
— À d'autres!
— Ben!…
Elle remarque l'eau qui frémit.
— Je prendrais volontiers une tasse de thé.
— Après.
— Non! Avant. De toute façon…
— De toute façon?
— Je parlerai à une condition.
— Tu fixes des conditions à présent? C'est le bouquet.
— Sans quoi : bouche cousue! Tu ne sauras jamais comment je t'ai retrouvé.
— Boire est ta condition?
— Ne sois pas ridicule. Une véritable condition. Autrement : muette comme une yjfrapotth.
Yjfrapotth : Casier vivant. A la campagne il lui faut sa rivière ou son étang sinon elle se dessèche. Avec des sauts, elle s'aère. Va aux eaux en restant sur place. A toujours du liquide sur elle. Se la coule douce. Est difficile à dessaler. Les activités de plein air la font bâiller. Ses écailles l'amènent à réfléchir. Déteste les pêcheurs, même après leur pénitence.
— Tu te moques du monde.
— J'attends mon breuvage, faut-il te le rappeler?.
Elle s'assoit près du feu, prend ses aises.
— Bonne nouvelle, je n'ai pas de thé.
— Bonne nouvelle, j'ai du thé. Dans mon sac. Poche latérale gauche, en bas.
Il retourne récupérer le bagage en ronchonnant. L'objet arrondi stationne au milieu d'un ramassis de fourrés ronceux.
— Pendant que tu y es, apporte-moi aussi ma trousse de maquillage. En haut à droite.
L'excursionniste ajoute avec un sourire enjôleur.
— S'il te plait, Yhalniv.
Les bougonnements ne cessent pas. Il jette l'étui à sa propriétaire.
— C'est long.
— Ça vient.
Il tend un gobelet fumant à la visiteuse en maugréant.
— Trop aimable, scrogneugneu. Où sont les gâteaux?
L'irritation du serveur grandit.
— Du thé, je n'ai pas. Des gâteaux non plus.
— Et cela prétend voyager. Si ce n'est pas malheureux de voir un tel manque d'organisation. Poche au-dessus du thé.
En traînant les pieds, il retourne vers le monument.
— Pas mal ce cadre de vie. Naturel, aéré.
Livraison des gâteaux.
— Tu peux te servir.
Il décline la proposition.
— Mais assieds-toi, je t'en prie. Et devisons. Belle journée pour la…
— Maintenant, il ne te manque plus rien. N'est-ce pas? Le confort, ça va? On est bien? Par conséquent, il me semble, tu pourrais t'expliquer, non? Alors je t'écoute.
Une pause assez longue retentit.
— Excuse-moi, je ne voulus pas m'exprimer la bouche pleine… Pour commencer, laisse-moi finir mon thé. Si ce n'est point trop te demander… Ensuite, tu sauras comment j'ai fait. Si bien sûr ma condition est agréée.
— Allez, vas-y. Puisque tu y tiens. Quelle est cette condition?
— Je te dis tout, toutou et routoutou.., si tu acceptes ma compagnie durant ton excursion. Jusqu'au bout. Voili voilà, c'est tout.
— Elle est folle, celle-là. Impossible! Des distances de marches dont tu n'as pas idée. Une pénibilité extrême. Tu ne tiendrais pas le coup. Alors c'est non, non-non et ron-non-non. Mais ne t'inquiète pas. Hors de question de t'abandonner ici. Demain matin, retour ensemble jusqu'à ton véhicule.
— Pardon Môssieur. Et tout ce que j'ai enduré pour arriver jusqu'ici. Qu'en faites-vous? Une pérégrination épouvantable. A travers mille périls. Pendant des heures interminables. J'ai réussi : ré – u – ssi. La preuve! Que te faut-il de plus?
Les arguments portent. Il est impressionné par sa fraîcheur physique.
— Si tu as de l'entraînement, c'est différent.
— Vraiment? Tu m'emmènes?
— Puisque tu es là. Seulement attention. Que tu saches. Je partais seul pour une bonne raison. Aussi en fin de parcours te demanderai-je une certaine.., circonspection.
— D'accord, Yhalniv. Sois sans crainte. Tu peux te fier à moi. Je suivrai tes instructions à la lettre. Mais au juste, de quoi parles-tu?
— Tu le verras au moment voulu. A ton tour. Comment t'y es-tu prise pour me retrouver? Parce qu'entre-temps, j'ai changé de véhicule. Cela frise le miracle.
Du fond d'une poche, elle extrait un petit objet.
— Je n'entrerai pas dans les détails techniques.
— Curieux. On dirait un H. S. I.?
— Justement! Ce nom fut prononcé devant moi. Mais ne me demande pas de t'indiquer la signification de ces lettres.
— H. pour Horizontale. S : Situation et I : Indicateur.
— Oui. Exactement. J'avais oublié.
— Auquel cas, cet appareil utilise le Tacan.
— Tacan! j'ai entendu ce mot. Cela me revient maintenant.
— Dis donc, ces fréquences appartiennent aux militaires. De surcroît, il s'agit d'un matos joliment miniaturisé.
— Oublierais-tu mes relations?
— Tu n'as pas fait dérouter un porte-avions au moins?
— Tout de suite, la grosse plaisanterie.
— Le Tacan pour filer un pékin, on s'en rapproche.
— N'exagérons pas.
— Reste le mystère de la balise.
— Un peu gênant à dire. Tes vêtements.
— Comment ça? j'ai changé de tenue.
— Es-tu bien sûr?
Il réfléchit.
— Sous-vêtements!
Elle réprime un sourire narquois.
— On ne peut avoir confiance en personne.
— N'incrimine pas ma belle-sœur.
— Arrête ces bobards. Il n'y a rien entre nous.
— Pour l'instant.
— Tu nages en pleine romance.
— Ne sois pas défaitiste. Un peu d'alacrité te ferait du bien.
— A tout prendre, je préférerais de la tranquillité. Sans crampon.
— Veux-tu oui ou non savoir comment tout cela fonctionne?
Sa rogne fond.
— Entendu! Je découvre ce modèle.
Divers animaux observent la scène.
— Tu affiches ce numéro.
— On t'a octroyé un canal, je n'arrive pas à le croire.
Un rjakravvh écarte une feuille pour mieux voir.
— Il y eut des réticences, inutile de le cacher.
— Tu m'étonnes.
Une tsidelupph hoche la tête.
Tsidelupph : Baromètre vivant. Annonce des temps nouveaux. Idolâtre l'eau du bénitier. Son expérience ne sert pas aux autres. En raison de ses belles cuisses, elle passe à la casserole. Son grondement dans le fond n'est que du vent. Se met au vert. En a marre de la cuisine des attentistes. La rousse parfois échappe au filet d'un cheveu.
— La flèche rouge indique l'orientation. Et voici la distance. Très pratique.
Une interminable xjolufrimpph broute un morceau de frondaison.
Xjolufrimpph : Serpe vivante. Se monte facilement la tête. Sa grandeur consiste à prendre de la hauteur. Son poste d'observation profite aux mal élevés. On la peigne éventuellement. Possède un solide instinct maternel, son cou fin en atteste. Tend la perche aux acteurs pour entendre les bruits qui courent.
A travers la menue trouée, l'animal glisse une binette intriguée.
— Un H. S. I. tout ce qu'il y a de plus normal, finalement. Avec le bouton du bas, tu fais tourner la flèche jaune.
Du buisson qui le recueille, apparaît la frimousse d'un bchuitrëjjh-épic.
— Et quand les deux flèches coïncident, le cap s'inscrit en face de la distance.
De sa carapace, une gloubmeuvvh sort la tête.
Gloubmeuvvh : Maison vivante. Peut marcher si on la mène en bateau. Est douée d'une riche vie intérieure. Ne sort jamais de chez elle. Fait son trou pour le bien de sa progéniture. Etant sur le sable, elle défend la grève. S'indigne que certains marchent sur des œufs. A l'air faux avec son luth. Ne va pas plus vite que les violons. La levée de boucliers lui chante.
— Exact! Elle est d'ailleurs bizarre cette flèche jaune. Regarde. Un segment bouge latéralement.
Un srislassh ouvre des yeux ronds.
— Il s'agit du localizer. Utile pour s'aligner sur l'axe d'une piste qu'on ne voit pas. Imagine : une purée de pois.
Un goinchpuffh en tendant le cou plisse les yeux. Il distingue nettement les pièces mobiles.
Goinchpuffh : Longue-vue vivante. Plane au-dessus des contingences. Arrive en coup de vent. Vole dans les plumes des esprits bornés. Prend l'air impérial. Les grands essayent d'être dans ses petits papiers. Trompette sans instrument. Se retrouve le bec dans l'eau quand il est pêcheur. Enseigne chez les militaires.
— Le brouillard ne m'inquiète pas.
Une rnizifëtth tente d'évaluer le zinzin.
— Avec les Xib 33, on presse un bouton et l'appareil se pose automatiquement sur le plus proche aérodrome.
Dans une rivière proche, un énorme sbygoulnnh se montre intéressé.
— Je t'expliquerai comment fonctionne l'I.L.S.
— L'i-quoi?
Tels des fruits pourvus d'oreilles orientables, quelques paquets de chauves-sopentths s'adonnent à la veille technologique (pour dérouiller leur système d'écholocation).
— "Instruments Landing System". Autrement dit "Système d'Atterrissage aux Instruments".
Tout à coup : branle-bas général. Yhalniv se dirige vers les témoins. Le goinchpuffh s'enfuit à tire d'aile. Le sbygoulnnh met les voiles. Le srislassh fuit ventre à terre. La tsidelupph saute sur l'occasion pour décaniller. Les chauves-sopentths se propulsent à plein gaz. La rnizifëtth s'esbigne. La xjolufrimpph prend ses jambes à son cou. La gloubmeuvvh s'esquive. Le bchuitrëjjh-épic galope à perdre haleine. Des palanquées de rjakravvhs dégringolent, heurtant les branches. Ils ratent des lianes qu'aurait aisément agrippé un apprenti trapéziste impotent. Les corps hirsutes s'entrechoquent. Ils s'aplatissent par terre comme des sacs pleins de galantine avariée et se carapatent en dodelinant. Plus rien ne bouge. Hormis une plumette égarée qui tombe en virevoltant. L'explorateur plante des piquets informatisés aux quatre coins du bivouac. Avec la main, il fait un essai : une sonnerie retentit.
Les lunes ont changé de place. A plumes, pelage ou écailles, des curieux jettent un coup d'œil aux touristes. Le couple dort à la belle étoile. Avec d'infinies précautions, chacun se garde de franchir les délimitations prescrites. Une distance respectable sépare les dormeurs. Le feu danse joyeusement.
Le temps qui ne sait rien faire d'autre avance. Les lunes continuent leur petit bonhomme de chemin. Les animaux nocturnes ont mille choses à faire. A l'occasion, ils observent les visiteurs qui dorment d'un sommeil profond. R. A. S. Sinon que le duvet de Vealmioun a quitté son emplacement initial. La distance entre les jeunes gens est moins grande. Prenant exemple sur le couple, les flammes commencent à s'assoupir.
Les lunes progressent. Nos travailleurs de la nuit à bec, museau ou gueule restent très occupés. Ils font par moments un break afin d'observer les explorateurs qui pioncent comme une souche. Rougeoient les bûches. R. A. S. Hormis que le sac de couchage s'est de nouveau déplacé. La distance qui sépare les dormeurs s'amenuise.
Rien n'arrête le périple orbital des flâneuses spatiales. Le travail nocturne touche à sa fin pour la gent nyctalope. Avant de regagner leurs pénates, les animaux examinent un instant le bivouac. Les visiteurs dorment comme un sonneur. Le bois carbonisé perd ses rougeurs. R. A. S. Excepté que le duvet itinérant a encore vagabondé. Il se rapproche toujours davantage de l'autre.
Les lueurs de l'aube font pâlir la voûte étoilée. Deux corps célestes pensent aux croissants. Les animaux nocturnes retrouvent leur logis où ils goûtent un repos bien mérité. En mourant les braises laissent échapper un ultime filet de fumée. Les visiteurs dorment à poings fermés. Sont encore moins éloignés les sacs de couchage.
L'ampoule céleste darde ses rayons matinaux sur des cibles indistinctes. Crevée par endroits, la canopée laisse passer des traits de lumière poussiéreux. Ce mitraillage en règle aboutit à quelques flaques d'ondes où croupit une clarté luisante.
— En route!
Elle ploie sous la charge de son sac disproportionné. Près d'une rivière étincellent des chromes. Elle pointe l'index en sens opposé.
— Oh! Yhalniv. Regarde là-bas.
— Je ne vois rien de spécial.
— Si, si. Regarde bien. Mais continue à marcher.
— Il n'y a rien.
— Je suis affirmative. Là, au milieu des feuillages.
Il scrute le moindre recoin de végétation.
— Qu'as-tu vu au juste? Donne-moi des précisions.
— Cela se mouvait carrément. Et c'était bizarre. Mais bouge.
— Allons! Ce n'est rien. Un animal sans doute.
— Non, non! Regarde encore. Et n'arrête pas d'avancer. Tu fais baisser notre moyenne horaire.
Cette précipitation déconcertante lui met la wiazploutth à l'oreille.
Wiazploutth : Clou vivant. Gratte même les jours fériés. Pointe au saut du lit. Se contient pour son sac. Possessive, elle vous attendrit. En mer, elle aime piquer une tête. Son jeu consiste à nous faire avoir les jetons. Est savante sur le sujet humain. Grâce à sa mémoire, elle connaît le dessous de cartes. Encourage l'économie de marché.
Tournant les yeux, il découvre le pot aux roses. Entre deux baobabs nains est garé le Xib 33.
— Une pérégrination épouvantable, à travers mille périls, pendant des heures interminables : si je me souviens bien?
— Essaye de comprendre. Dans ces bois, on perd facilement la notion du temps et des distances. Surtout la nuit.
— Arrête, Vealmioun. N'aggrave pas ton cas.
Il réfléchit. Soudain, il se précipite vers la menteuse qui s'abrite le visage derrière son coude. D'un mouvement sec, il lui retire l'énorme sac et le vide. Il fait un tri rapide. Confiscation du H S I. Bientôt traîne par terre un tas d'affaires. La sélection effectuée, il rend le sac dégonflé.
— Puisque tu insistes tant pour marcher, je serai bon prince. Mais attention! Si tu n'y arrives pas, retour vite fait à ton appareil. Et adieu!
Il se remet en marche. Elle hésite. Dans le fouillis, elle récupère quelques objets. Puis elle court rejoindre le randonneur. Elle fournit de gros efforts pour ne pas se laisser distancer. Tout en offrant des confiseries à Sbrugu l'Admirable, elle s'entraîna beaucoup sur son home-trainer. Heureuse période de paresse où il s'empiffra sans donner dans la casuistique.
Chaque fois qu'un sujet intéressant se présente, elle utilise sa minuscule caméra. Au détour d'une broussaille, elle se trouve nez à nez avec un fmuuvvh hâve.
Fmuuvvh : Fauve de boudoir. Hybride d'une fmutozzhaz avec un kiajmuvvh. Bien sûr, il existe l'inverse. Le kiaozzh : croisement d'une kiajmuvvhaz avec un fmutozzh. D'une façon générale, les fmuuvvhs sont davantage chétifs que leurs robustes cousins.
La malingre bestiole s'écrie.
— Ubsssss!
En fait le locuteur veut dire "ubz!" comme l'énoncerait n'importe quel fmuuvvh, mais l'infortuné animal zozote. L'intruse bouche le passage de la seule issue possible. Elle hésite. Faut-il filmer cette laide créature citadine? Autre question légitime : pourquoi l'animal urbain se retrouva-t-il déambulant au milieu de la jungle profonde? Impossible à dire avec précision. Lui-même n'en sait rien. Au départ, une sombre histoire de branchette qui dégénéra… D'énormes taches noires autour des yeux lui donnent un air cadavérique. Son pelage roux pisseux est couvert de touffes éparses. On dirait une serpillière diaprée de coulées bourbeuses et veinures filasse. Une toison qui a connu beaucoup de vicissitudes : les parties râpées en témoignent. Sans parler de longues estafilades commises par des griffes dénuées d'éducation. Sa tignasse tient du rince-bouteille avachi et de la brosse à dents décrépite. Elle enregistre quand même le loser car il lui donne des idées pour un concours d'épouvantails. Elle se remet en marche. Par désoeuvrement, il la suit. Une petite faim l'incite à grignoter un biscuit. Des yeux exorbités fixent l'aliment. Sa truffe en frémit de convoitise. Après avoir coupé le gâteau elle en offre la moitié au vagabond.
— Ubsssss?
En forme de remerciement, il lui donne une fleur insignifiante. Cette menue attention lui va droit au cœur. Elle décide aussitôt de le nantir d'un sobriquet. Elle réfléchit longuement car l'affaire est importante. Entre-temps, elle partage un nouveau biscuit avec son invité.
— Ubsssss!
Il remercie cette fois avec une petite pierre moche. Elle a soudain une inspiration : "Blïblï l'Extra". Elle dit.
— Toi, Blïblï l'Extra.
L'animal qui n'est pas bête répond.
— Ubsssss!
Qu'il prononce les yeux écarquillés. Comme si la concentration exigée pour articuler ce vocable lui réclama un intense effort cérébral. D'ordinaire les fmuuvvhs possèdent un vocabulaire fourni. Si Blïblï l'Extra ne connaît qu'un seul mot, c'est dû aux circonstances dramatiques de sa tendre enfance. Orphelin, il fut recueilli par une lurpzitth qui lui apprit l'art des meuglements. Le seul langage qu'elle connut. Aujourd'hui, par crainte des moqueries, il se retient de mugir. Ces derniers jours il entendit un mot du vocabulaire fmuuvvh, par hasard. Mais le sens exact de ce terme ne lui fut pas révélé.
Parfois, Yhalniv doit élargir des passages avec sa machette. Elle essaye de ne pas rester trop en arrière. Franchissant une corniche étroite au bord d'un vide impressionnant, la rampe qu'elle tient n'est autre que le tronc d'un animal à silhouette déliée. Haletant comme une forge derrière sa maîtresse, le fmuuvvh se cramponne à la flexible main courante. Le guide involontaire tourne la tête. Blïblï l'Extra découvre le srislassh coiffé d'un galurin à fleurs. Sa voix chevrote.
— Ubsssss!
Il bat aussitôt des records de vitesse. Il zigzague et vire contre des parois verticales. Sous une roche, il parvient même à courir la tête en bas. L'épaisse poussière qui le suit tarde à se dissiper. Par insouciance, elle s'écarte du trajet. S'estimant assez apprivoisé, le fmuuvvh se décide à faire un travail d'éclaireur. Il manque tomber dans une fosse. L'inconvenance est murmurée par crainte d'un éboulement.
— Ubsssss!
Il agrippe de justesse une racine qui traîne aux alentours. Après un rétablissement héroïque, il retourne vers sa bienfaitrice. Il sue à grosses gouttes et souffle comme un ijglaffh.
Ijglaffh : Kayak vivant. Fait la plonge pour se restaurer. Est gras comme un moine. En a par-dessus la tête de son capuchon. Se baigne avec un caleçon de bain en fourrure. Sa présence jette un froid. Heureusement, il sait rompre la glace. On le range parmi les huiles. Il lui arrive d'être gris. On le barbe avec les tableaux de chasse.
La croisant bientôt, il lui donne un avis catégorique.
— Ubsssss!
Au moyen de couinements, crissements, mugissements rauques et gestes paniqués, il lui fait comprendre que ce chemin est impraticable. Mais elle n'écoute pas. Elle dévale la pente et s'approche du lieu problématique sans cesser de bondir, comme emportée par son élan. Désolé, Blïblï l'Extra rejoint l'itinéraire de Yhalniv. Au bord du trou, elle pose un pied dans le vide, puis les deux. Elle atteint le bloc opposé. Ensuite elle poursuit son chemin.
— Ubsssss?
De sa place, il ne peut apercevoir la xjolufrimpph qui permit le franchissement grâce à son crâne mobile. Encore moins, la ravissante écharpe dont son cou s'orne.
Près d'un cours d'eau, Yhalniv propose une halte. Vealmioun en profite pour faire prendre un bain à Blïblï l'Extra. Vu la matité du poil rêche, un bon décrassage n'a rien de superflu. Pour énoncer son désaccord intransigeant, il dit.
— Ubsssss!
Elle tend la savonnette avec fermeté. Il saisit l'objet de mauvais gré. Sa réplique est proprement ordurière.
— Ubsssss!
Elle surveille l'opération d'un œil attentif, lui interdisant de bâcler l'ouvrage. La baignade s'achève par l'examen des oreilles. Elle n'oublie pas les mains. L'animal a perdu la majeure partie de son volume. Telle une pâtisserie enfournée, le pelage gonfle à l'aide d'un sèche-cheveux de brousse. Pour parachever l'ouvrage, la sphère velue bénéficie d'une copieuse bouffée de parfum. Pris par surprise, il n'a pas le temps d'esquiver la fragrance. D'un terme explicite, il fait connaître son indignation.
— Ubsssss!
Avec dégoût, il hume l'odeur pénétrante. Il flaire sous ses bras, catastrophé. Manquait la touche finale : elle attache un nœud fluo à sa crinière. Le résultat la satisfait. Une brise fortuite expédie l'exhalaison vers des individus appartenant à la faune locale qui n'en croient pas leurs narines. Pour semer l'effluve, il trottine en s'éventant. Il gesticule avec tant d'ardeur que son popotin ballotte. L'un des témoins mime l'énergumène. Son maintien précieux déclenche une franche rigolade chez ses camarades. En guise de ruban, le pasticheur enfonce un fruit répugnant sur son crâne. D'aucuns se tapent les cuisses. Ulcéré, le fmuuvvh manifeste son point de vue.
— Ubsssss!
Relevant le menton, l'objet de moquerie ne remarque pas une sournoise racine. Il s'étale dans une concavité boueuse en proférant un horrible juron.
— Ubsssss!
Les ricanements redoublent. Elle lui passe un savon neuf. Le trio se remet en marche. Dès que la surveillance fléchit, il arrache l'haï ruban et le piétine sauvagement. Elle constate vite sa disparition. Il joue les étonnés. Il va jusqu'à chercher la bricole sur le chemin pas encore foulé. Par chance, Vealmioun en possède d'autres exemplaires. II accueille la nouvelle avec hypocrisie.
— Ubsssss!
Les explorateurs traversent une mangrove : lieu inextricable. Par moments ils doivent sauter de branche en branche. Blïblï l'Extra suit rigoureusement les traces du chef d'expédition. Tête en l'air, elle emprunte un chemin fantaisiste. Bientôt elle disparaît. On l'appelle. Aucune réponse. Sortis du labyrinthe végétal, ils font les cent pas. Enfin la retardataire débouche au loin. Le soulagement du fmuuvvh est perceptible. Il trouve le mot qui convient.
— Ubsssss!
Mais comment réussit-elle à sortir du dédale branchu se demande-t-il. Portant un badge miroitant, une rnizifëtth bondit soudainement devant la randonneuse. Perdue dans ses songes, elle suivit le volatile. L'orée de la mangrove recèle encore des traîtrises. Yhalniv s'élance vers l'étourdie en faisant des signes afin d'indiquer les dangers. Sans se conformer aux instructions, elle répond par des salutations chaleureuses.
Elle donne un nouveau biscuit au quémandeur. Repoussant avec dédain une orchidée, il ne trouve aucun présent valable. L'appréciation du beau chez le fmuuvvh donne lieu à d'innombrables rapports qui partagent la communauté scientifique. Certains vont jusqu'à lui refuser tout sens esthétique. Il escalade les vêtements de sa protectrice. Subitement intimidé, il plaque un mimi sonore sur une joue et redescend aussitôt de son perchoir. Infiniment touchée, elle veut lui octroyer une magnifique récompense. Fouille du sac. Il jubile. La main exploratoire déniche enfin le trésor. Il ne contient plus son impatience. Sur son crâne, s'ajoute un noeud géant. Mine de rien, il vise une branche afin d'expulser l'énorme fanfreluche. Il se retrouve suspendu à un doigt noueux de l'arbre. Elle le décroche et remet du gonflant aux boucles.
Ils franchissent une région marécageuse. Une fois de plus, elle néglige l'itinéraire du guide. Par conscience professionnelle, Blïblï l'Extra prend les devants au pas de charge. S'enfonçant insidieusement dans le sol, il découvre une population de sables mouvants. Il survécut in extremis en rampant jusqu'à un bouquet de roseaux (dont on fait d'excellents tubas). Plus mort que vif, il revient sur ses pas. Les yeux dans les yeux, il n'omet aucun détail. Précisant bien qu'il s'agit d'un obstacle infranchissable. Elle ne veut rien savoir. Elle reprend sa marche irréfléchie. Déprimé, il retourne vers l'explorateur. Quand il le rejoint, Vealmioun l'a précédé. Sous l'effet de la surprise, un mot cru lui échappe.
— Ubsssss!
L'énigme harcèle sa réserve comptée de neurones. Au moment où elle courait à sa perte, surgit une tsidelupph ceinte d'un tissu anti-transpiration. En coassant à tue-tête, la sauteuse se faufila entre les plages mortifères. Hypnotisée par cette chose criarde, Vealmioun lui emboîta le pas.
Le trio avance toujours. Pensant découvrir un raccourci, elle s'écarte du chemin principal. Blïblï l'Extra reprend sa casquette d'éclaireur. Un chablis obstrue le passage. Par ailleurs, la piste est bordée de ronciers inflexibles. L'animal se lance à l'assaut du tronc en proférant son cri de guerre.
— Ubsssss!
Il grimpe vite, mais redescend encore plus vite. Sans se soucier des bonnes manières, il hurle les pires obscénités.
— Ubsssss!
Ou.
— Ubsssss!
Et même.
— Ubsssss!
Auxquelles s'ajoute la gamme complète des meuglements blasphématoires les moins excusables. Il y a une raison à un tel comportement. L'écorce fourmille d'épines urticantes. L'arbre appartient à une variété d'essences inconnues dont la découverte ferait pleurer de bonheur les dendrologues. Fermé aux richesses de la botanique, le fmuuvvh n'apprécie guère sa chance. Au contraire, il se plaint en trépignant. Alors que sa fanfreluche reste coincée à une haute branchette. Revenu sur ses pas, l'éclopé croise sa maîtresse. Doublement irrité, il lui dit un mot fort.
— Ubsssss!
Puis il s'acharne à la convaincre de faire marche arrière. Malgré ses objurgations, elle ne veut rien savoir. Il court donc rejoindre Yhalniv, continuant à se démanger avec la frénésie d'un guitariste électrisé. Quand il le rattrape, elle sort d'une piste dérobée. Il se gratte alors le crâne.
— Ubsssss?
Tandis qu'elle arrivait au pied du mur ligneux, une main gantée de rjakravvh la saisit. Ses chaussures quittèrent le sol. D'un geste machinal, elle récupéra le nœud égaré. On la reposa ensuite de l'autre côté du tronc. La troupe ne cesse de progresser. Comme d'habitude, elle abandonne l'itinéraire fiable. Contraint par son sens des responsabilités, le fmuuvvh part en reconnaissance. Il découvre que la sente mène à un précipice. Imitant ce caillou placé au bord du vide, son mot tombe.
— Ubsssss!
Après un retard considérable retentit l'éclatement de la pierre contre le fond rocheux. Il rebrousse chemin. Le parcours est bordé de taillis où pullulent d'innombrables pointes acérées. A sa maîtresse il explique tout, soulignant dans le moindre détail l'inconséquence irréparable d'un mauvais choix d'itinéraire. Pas plus que précédemment, la randonneuse n'écoute. D'un pas allègre, elle poursuit sa promenade. Démoralisé il s'en va rejoindre le chef de l'expédition. Au bout d'un moment, sa mauvaise conscience le tourmente. Comment peut-il l'abandonner à l'heure du danger? Il se reprend. Filant comme un missile d'occasion, il s'élance aux trousses de sa propriétaire. La galopade éperdue soulève une abondante traînée de poussière. Un auditeur inattentif croirait entendre passer une loco à vapeur déglinguée. Quand il aperçoit la marcheuse, celle-ci s'approche de Yhalniv. L'animal vaporeux s'écroule sur une branche dont il épouse voluptueusement la forme biscornue. Glisse entre ses babines sèches une exclamation mourante.
— Ubsssss!
Moins pressé, il aurait noté la présence d'un bchuitrëjjh-épic enguirlandé qui bouchait le sentier impraticable. L'animal épineux venait de se mouvoir, dégageant l'autre piste. Il faut maintenant traverser une rivière. Yhalniv montre le gué. Elle choisit un trajet personnel. Le fmuuvvh la précède. Se présente une large portion d'eau privée de roches émergées. Elle s'immobilise au dernier moment. Sa chaussure touche le pelage qui tombe à l'eau. Effectuant une gesticulation vaguement natatoire au fond du lit mouillé, l'animal grimpe sur la rive opposée. Il s'ébroue et remonte un bout d'amont. Aussitôt, elle pointe son sèche-cheveux sur la fourrure dégouttante. Il ne trouve rien à dire hormis.
— Ubsssss!
Encore un mystère qui embrouille ses neurones. Pendant qu'il folâtrait entre deux eaux, stoppèrent en surface plusieurs gloubmeuvvhs et sbygoulnnhs parés comme des châsses. Pour atteindre la berge, l'exploratrice n'eut qu'à sauter de dos squameux en carapace. Ou l'inverse. Comme toujours, elle prend un itinéraire non-conformiste. Poussé par sa vocation d'animal auto-apprivoisé, il reprend son travail d'éclaireur. Ses coussinets fument. Il s'arrête devant un fleuve de lave dorée qui barre le chemin : une splendeur. Insensible à la beauté du phénomène, il n'en retient que l'aspect négatif : pas moyen de passer. Le mot qui jaillit de sa bouche semble inapproprié car il désigne une maison où des demoiselles peu vêtues attendent les consommateurs.
— Ubsssss!
Il danse tellement la chaleur sous ses pattes devient insupportable. L'idée lui vient de mettre les bouts. Ils se croisent. Le fmuuvvh alors lui raconte tout en se démenant. Il l'implore à genoux de ne pas avancer davantage. Elle fait fi de son conseil brûlant. La mort dans l'âme, il retourne vers l'explorateur. Quand il aperçoit Yhalniv, celui-ci discute avec sa coéquipière. En nage, il manque s'évanouir. Il donne un coup de pied rageur contre une touffe d'herbe à fmutozzh. Il en croque un brin. Le mot qu'il énonce résume parfaitement la situation.
— Ubsssss!
Ayant beau réfléchir, aucune clarté ne vient. Non loin de la roche en fusion, trompeta un goinchpuffh. Une bague luisait à l'un de ses ergots. Il contourna plusieurs rochers. Elle le suivit. Derrière les blocs granitiques se trouvait un pont de magma pétrifié.
La végétation clairsemée rissole. Le soleil frappe les organismes avec un punch de brute. Blïblï l'Extra essaye de s'abriter sous son nœud transformé en coiffe tarte. L'exploratrice s'assoit à l'ombre d'un buisson roussi.
Buisson roussi : plante artificielle échappée d'une officine militaire. Embaume le cadavre vineux et arbore une belle teinte de flan aux pruneaux cramé. Bien qu'ignifugée par grande chaleur, elle s'enflamme spontanément aux basses températures en diffusant du protoxyde d'azote (gaz hilarant). Ses baies sont mortifères.
Machinalement, elle cueille un fruit juteux.
— Ubsssss!
Le fmuuvvh vient de pousser un horrible juron. En gesticulant comme un histrion de prime time, il mime le sort réservé aux imprudents qui tortorent les méchants bonbons. Le ciel s'assombrit. Une tripotée de machins velus bourdonne partout. Ambiance typique de bombardement. Il se met à l'abri dans un terrier trop petit. Soudain il se souvient de sa maîtresse qui court un risque mortel. Prudemment, il sort de son refuge insonorisé (qui lui dissimulait juste la tête). Ne demeure plus aucune baie sur le fourré. Il comprend tout. Une agonie poignante va bientôt se dérouler ici. Avec l'attention d'un garde-malade, il lui examine le fond de l'œil. Il glisse un coussin sous sa nuque. Il vérifie la tonicité de ses muscles. Il prend son pouls. Mais l'agonisante se relève et continue sa route. Stupéfait, il la suit. Dévorèrent toutes les baies (y compris celle que tenait l'insouciante), d'innombrables chauve-sopentths au museau enduit d'un excellent produit de beauté.
Yhalniv ralentit. Il impose le silence et un cheminement regroupé. L'animal suit les consignes à la lettre. On croirait voir une ombre flasque onduler au milieu du couple. Près d'un escarpement, l'explorateur avance seul. Puis il leur fait signe de s'approcher. Tout à coup, la terre tremble. Retentit un grondement effrayant. S'anime un rocher monumental. Sans ralentir, Vealmioun effectue un demi-tour puis s'en retourne d'où elle vient. Le fmuuvvh allonge les pattes pour copier sa démarche. Subitement elle perd son self-contrôle et se met à galoper comme une perdue. Zigzaguant entre ses jambes, il l'imite.
L'explorateur cherche sa troupe. Découvrant un sac abandonné devant une caverne, il pénètre à l'intérieur. Au fond, il repère quatre yeux qui clignotent de façon synchronisée lorsque résonne un bruit cristallin. Ce phénomène naturel n'a d'autre cause qu'une goutte d'eau aléatoire tombant à proximité. Yhalniv chuchote.
— Il ne fallait pas bouger. J'ai été pourtant clair. Tu vas tout faire rater.
Elle parvient à ne pas élever la voix.
— Arrête! Un rocher gigantesque allait nous aplatir.
— Ne dis pas de bêtise.
— Je n'invente rien. En face de moi…
— Aucune pierre n'a bougé. Il s'agit d'un animal.
— Alors on a bien fait : un animal? Comment, comment un animal? Impossible!
— Cesse de tout contester. L'animal que tu as vu ou presque est un xlipluplopph.
Xlipluplopph : Animal préhistorique de taille prétentieuse. Possède une couleur passe-partout. Est fort habile avec ses deux cornes orientables en forme de cimeterres.
— QUOI?
Elle baisse aussitôt la voix.
— Veux-tu me rendre folle? Il n'y a pas plus dangereux que cette bête.
Jadis eurent lieu des accidents mortels en raison de malentendus. La mythologie dote ces géants d'une réputation épouvantable. Aujourd'hui le monde civilisé les ostracise, ce dont ils ne se plaignent aucunement.
— On raconte beaucoup d'inepties.
— Personne n'a jamais réussi à les approcher.
— Autre baliverne. J'en connais un, lequel...
— A qui feras-tu accroire…
— Je t'assure. Il est inoffensif.
— Taratata. Je t'avertis. Ne compte pas sur moi pour sortir de cet abri. Tant qu'un tel monstre rôde dans les parages.
— Si cela peut t'intéresser, tu es dans sa demeure.
Elle bondit.
— Partons ou nous sommes perdus. Accroche-toi, Blïblï l'Extra.
Depuis longtemps cramponné au cou de sa maîtresse, l'intéressé n'a pas attendu le conseil. Il l'informe néanmoins qu'il est fin prêt.
— Ubsssss!
Avec son chargement souple transformé en goitre, elle jaillit hors du renfoncement.
— Laisse-nous passer, voyons.
— Figure-toi que tu l'as beaucoup effrayé. Les xlipluplopphs sont des êtres sensibles.
— Imagine que moi aussi, j'ai une certaine sensibilité. Ainsi que Blïblï l'Extra. Même bien davantage que cette montagne ambulante. Du reste, j'en ai plus qu'assez. Cela suffit. J'ai eu trop peur.
Elle se met à pleurer.
— Je veux que nous rentrions.
Elle frappe le sol d'un talon rageur. Perché sur son épaule, Blïblï l'Extra cogne identiquement. Elle pousse un cri. Il lui présente son meilleur mot d'excuse.
— Ubsssss!
Elle adopte un ton comminatoire.
— Tout de suite!
Avec une expression résolue, il dit la même chose.
— Ubsssss!
— Eh bien d'accord. Mais attention. Je te préviens. Si on rentre maintenant, plus jamais tu ne m'accompagneras. Et je ne plaisante pas.
Elle hésite. Pour mieux réfléchir, elle cesse de pleurer.
— Pourquoi ne pas m'avoir parlé de cet animal avant notre départ?
— J'attendais ton abandon. Ainsi tu n'aurais jamais rien su.
— Etait-ce bien honnête, Yhalniv?
— T'ai-je demandé de me suivre, Vealmioun?
Elle comprend qu'il lui faut à présent composer avec la nouvelle donne.
— Bon! Que dois-je faire?
— Ubsssss!
Sous l'intonation coléreuse perce la gestation d'une déprime.
— D'abord cesse d'effrayer cette brave bête. Plus de galopades effrénées. Que des gestes lents, doux. Pas un mot. Tu t'assois dans un coin. Après laisse-moi faire.
— Blïblï l'Extra crève de peur.
Il confirme l'assertion verbalement.
— Ubsssss!
— Un peu de courage, que diantre! Ce gros patapouf est inoffensif. Je le connais depuis un bout de temps.
Yhalniv se trouva un jour nez à nez avec l'individu blessé. Le randonneur n'ayant manifesté aucune crainte, l'animal resta tranquille. Avec les moyens du bord, l'explorateur le soigna. Il s'en suivit une durable amitié.
— Tu n'as rien à craindre. Il ne risque d'ailleurs pas de te manger, ni ton petit copain. Les xlipluplopphs sont végétariens.
Ces mots rassurent modérément le sandwich pensant qui se permet une critique acerbe.
— Ubsssss!
Devant le colosse, Yhalniv s'assoit en tailleur. Elle observe la scène. Le bon sens lui conseille de prendre ses jambes à son cou. Approbation du fmuuvvh. Il lui faut un dérivatif. En catimini, elle prend son chalumeau. Pour les mêmes raisons, Blïblï l'Extra fait signe qu'il a besoin de mastiquer quelque chose. Après marchandage, il obtient deux biscuits (le second au cas où). Elle se met à jouer une sorte de barcarolle crispée.
— Bon-jour-Veal-mioun.
— Bonjour…
Elle effectue un tour d'horizon à la recherche du nouveau venu. Elle chuchote.
— Je délire complètement. J'ai entendu quelqu'un à la voix bizarre.
— Ne t'inquiètes pas. Bzudougolip H.Hhoup vient de te saluer.
— Ah! je préfère. Mais où est-il? Je ne le vois nulle part.
— Il n'est pas assez grand peut-être?
Plissant les yeux, elle réexamine le panorama au complet.
— Se tiendrait-il derrière le xlipluplopph?
— Ne te fais pas plus bête que tu n'es.
Elle réfléchit vigoureusement.
— Tu ne veux pas dire?
— Bien sûr. Qui d'autre?
— Bon-jour-à-toi-Veal-mioun-Jo-lie-mu-sique.
— Bonjour, monsieur le…
Embarrassée, elle masque sa bouche.
— Vite, Yhalniv : l'étiquette. Comment dois-je l'appeler? Monsieur, citoyen, votre Altesse?
— Malgré ta main, il t'entend. Nous communiquons par télépathie. Les initiales suffiront. Il n'est pas formaliste.
Soulevant son couvre-chef, elle fait une révérence. Diplomatiquement, Blïblï l'Extra calque le salut.
— Monsieur B. H. H.
— On prononce "Bâche".
— Bonjour cher monsieur Bâche, éminent et noble ambassadeur de ces illustres contrées.
— N'en fais quand même pas trop.
Ils se rassoient ensemble.
— Tu as de la chance. D'habitude, il ne parle jamais aux inconnus.
Elle échafaude un raisonnement.
— Accepterait-il que je l'enregistre avec ma caméra?
— Fais-com-me-bon-te-sem-ble-Veal-mioun.
— Cela signifie-t-il que j'ai son approbation?
Elle conserve sa bouche masquée.
— Il entend tout. Et il t'a répondu. Que veux-tu de plus?
— Alors c'est parfait. Merci monsieur Bâche.
Avec des gestes mesurés, elle monte l'appareil sur un support anti-gravitation mobile. Reproduisant l'image du viseur, un petit écran se trouve près des manettes destinées à la radiocommande. L'engin s'élève. Entre chaque pause aérienne, le dispositif émet un chuintement de srislassh enrhumé. L'horizon ne cesse de danser. Souvent le modèle sort du champ. Et quand il entre dans le cadre, l'image bat de l'aile. Parfois l'objectif s'attarde sur Yhalniv qui manifeste son agacement. Elle feint alors d'avoir perdu le contrôle de la machine. Soudain, elle n'a plus besoin de faire semblant. Toutes les figures de voltige se succèdent. Au fur et à mesure que la vitesse du minibolide augmente, son bourdonnement nasillard s'intensifie. Il fonce sur Blïblï l'Extra qui doit se jeter à plat ventre dans une ravine boueuse. Le biscuit coincé sur son oreille tombe près de lui. La caméra remonte en chandelle. Il constate le ramollissement de sa denrée.
Il n'a pas le temps de s'appesantir sur son drame personnel. Le bolide revient. Il se lance dans une fuite éperdue. La caméra le talonne. Il zigzague. Elle itou. On le voit réussir des bonds qu'aucun fmuuvvh avant lui n'aurait osé entreprendre. La tête la première, il plonge dans un fossé. Il s'agit d'une empreinte de xlipluplopph, ce lieu servant de paillasson. Le sprinter en sécurité expulse une haleine de soufflet empalé. La caméra parvient à se glisser dans le sillon. Elle le parcourt à une vitesse hallucinante. L'angoisse du persécuté atteint un maximum. La bectance rejoint le sol. Il reprend sa galopade débridée. L'occasion qu'il attendait se présente soudain. Au prix d'un effort inouï, l'animal récupère son biscuit caoutchouteux. Yhalniv s’adresse à l’agité.
— Ce n'est pas bientôt fini ces bêtises?
Fuse aussitôt une protestation indignée.
— Ubsssss!
Il effectue une volte-face stratégique. Avec force gestes dénégatoires, il clame son innocence.
— Ubsssss!
Au fil des passages, il étaye sa plaidoirie express.
— Ubsssss!
— Ah! Tout s'arrange.
Elle reprend le contrôle de la caméra. Cassé en deux, Blïblï l'Extra crache ses poumons.
— Blï-blï-l'Ex-tra-très-drôle.
— Hhhubssshhh?
Il se demande qui a bien pu proférer une observation aussi contestable. Il cherche partout.
— Bra-vo-Blï-blï-l'Ex-tra.
— Ubssshh?
Se retournant d'une façon foudroyante, il croit dénicher le mystérieux locuteur sous un modeste caillou. Des coups secs martèlent la zone. Le xlipluplopph redresse brusquement la tête. Epouvantés, Vealmioun et Blïblï l'Extra s'étreignent.
— Que se passe-t-il?
— Un malheur frappe ses proches. Bâche doit s'en aller maintenant. Le temps presse. Son trajet nécessite deux jours de marche.
— Transmets-lui nos amitiés, Yhalniv. Si les siens l'appellent, il ne faut surtout pas le retenir. Qu'il parte vite. Ajoute qu'on le regrettera beaucoup.
Il répète les arguments sous une forme synthétisée.
— Ubsssss!
— Incroyable! Tiens-toi bien. Son groupe accepte notre présence. Je n'en reviens pas. Jusqu'ici, je n'ai jamais rencontré ses compatriotes. Vous avez une chance insolente tous les deux.
Elle se renfrogne.
— Quelle joie, en effet.
Son ironie se liquéfie en désespoir.
— Ubsssss!
— Deux jours de marche? Mais voyons. Nous allons retarder ce brave monsieur Bâche. Il irait beaucoup plus vite seul. Ne serait-il pas plus honnête de décliner son invitation? Par égard pour ces êtres affligés.
Il se borne à répéter la suggestion, s'étonnant de ne pas l'avoir élaboré lui-même.
— Ubsssss!
— Tu as raison, Vealmioun.
Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.
— Sur le principe.
Ils se regardent sans comprendre.
— Heureusement, Bâche nous emmène. Avec lui, aucun problème. C'est l'affaire d'une heure tout au plus.
Le visage de l'exploratrice se décompose tandis que la fourrure du trimardeur s'empreint d'une matité pathologique.
— Mais…
Un trait perdu de son atavisme se réveille : il hurle à la mort.
— Uuuuuuubssshhh!
— Allons, allons, pressons. Rassemble tes affaires. Ne faisons pas attendre notre ami.
L'explorateur escalade une patte du xlipluplopph. Il aide Vealmioun. L'attitude implorante, Blïblï l'Extra hésite catégoriquement. Postillonnant comme une arroseuse municipale, il meugle à outrance. On le transbahute roulé en carpette. Sur la monture, le jeune homme fixe quelques cordes de sécurité.
Soulevant un monceau de poussière, l'animal préhistorique se déplace à une vitesse phénoménale. Cheveux au vent, Yhalniv n'échangerait sa place pour rien au monde. Le soleil baisse à l'horizon. Tout prend un aspect mordoré. Vealmioun est verte. Blïblï l'Extra, cadavéreux. Elle lui tend un biscuit. Après quelques tergiversations, il déclare d'une voix plaintive.
— Ubsssss!
Puis il rend. Dans le but d'oublier ses idées cafardeuses, elle décide d'utiliser sa caméra. L'appareil survole les voyageurs. Au cours d'une manœuvre particulièrement malhabile, l'objectif heurte le crâne du jeûneur qui s'occupe à somnoler. Il sursaute et tombe en poussant un cri affreux. Il disparaît sous le ventre de la monture. Impossible de stopper : la communication télépathique est interrompue durant le déplacement car il faut que Bzudougolip H.Hhoup se concentre sur son itinéraire. En larmes, elle se sent responsable du trépas de son petit protégé. Il s'efforce de la consoler.
Jaillit soudain un hurlement éraillé. Yhalniv repère une corde dont un bout disparaît dans la poussière. A l'intérieur du panache fumeux, une gueule enfarinée bave, crache et tousse. S'égrène en outre un chapelet de beuglements triviaux. Risquant de se rompre le cou, Yhalniv attrape la bride. Ficelé comme un saucisson, le ballot surgit des nappes de poussière. Au moyen d'un regard qui se voudrait éloquent, il fait signe à son sauveteur de manoeuvrer avec la plus extrême prudence : une vie précieuse est en jeu. Peu à peu remonte la besace suffocante. Paumes jointes, l'encoconné se voit hisser comme une étoupe amidonnée. Après d'ultimes arias, le sauvetage réussit. Chacun s'en félicite, surtout Blïblï l'Extra. Pour témoigner sa reconnaissance, il trouve le mot idoine.
— Ubsssss!
Quelques torches rudimentaires illuminent les lieux. On aperçoit des silhouettes imposantes qui se détachent sur un fond de ciel étoilé. Les proches de Bâche entourent un jeune xlipluplopph allongé, inerte. Les adultes hochent la tête, inquiets. L'œil sur l'écran, Yhalniv utilise son ordinateur. Audible, Blïblï l'Extra dort d'un sommeil de plomb. Il gît sous plusieurs couvertures. Ainsi se remet-il de ses fortes émotions. Rien ne pourrait le réveiller avant demain matin. Elle surveille l'eau qui chauffe.
— Alors, Yhalniv?
Les jeunes gens s'expriment à voix basse.
— Le petit semble mal en point mais… Enfin, je préfère ne pas me prononcer prématurément.
Résonne une faible sonnerie. Un individu revêtu d'une tenue médicale apparaît sur l'écran. Devant lui se tient prostré un chounbinoakkh couvert d'impétigo.
— Salut, Yhalniv. J'ai le résultat des analyses spectrales. Aucune inquiétude. Une gélule et on n'en parle plus.
— Cela ne t'aura peut-être pas échappé. Dans le coin, on trouve peu de pharmacies.
— T'inquiète! Voilà ce qu'il te faut. D'abord, de l'eau bouillante.
— J'ai! Elle bouillonne déjà.
— Très bien. Tu plongeras dedans une pincée de sel, du café. Ajoute des feuilles de buisson roussi : les bonnes.
— Inutile de me faire un dessin.
— Pas d'hésitation, tu peux avoir la main lourde. Laisse bouillir un bon quart d'heure. Sert "al dente". Et pour finir, une bonne rasade d'alcool.
— Parfait. Merci, véto. A propos, de quoi souffre notre malade?
— Pas grave du tout : simple indigestion.
L'explorateur fait un signe rassurant à Bâche, lequel transmet la bonne nouvelle au groupe.
— Je m'en doutais un peu. Au fait, pourquoi l'alcool?
Le vétérinaire cligne de l'œil.
— Le goût sera meilleur.
Ils rient de bon coeur. Elle contrôle la température du breuvage en portant un gobelet contre sa joue. En pinçant les narines, Yhalniv obtient l'ouverture automatique de la gueule. Résonne un bruit de vérin pneumatique : simple ronchonnement. Elle procède alors au vidage de la casserole dans le corps patraque. L'agitation spasmodique cesse peu à peu. Ils échangent un sourire heureux. Elle immortalise l'événement avec sa caméra. Enveloppé d'ombre discrète, Blïblï l'Extra lèche le récipient utilisé pour fabriquer la potion. Il se dresse à l'extrême sur les pattes de derrière. Il bascule au fond de l'ustensile pliable.
La fièvre du convalescent ne tarde guère à tomber. En titubant le fmuuvvh rejoint sa couche sur laquelle il s'écroule comme une masse. Bientôt il émet des ronflements d'autant plus cacophoniques que son souffle fait vibrer une feuille placée près du museau.
Plein l'allégresse, le soleil diffuse ses facétieux rayons matutinaux. Blïblï l'Extra ronfle éhontément. Le regard pétillant, l'ex-malade joue avec une liane tendue à l'horizontale près du sol. Il saute plusieurs fois par-dessus. Elle le filme. Il remarque tout à coup l'appareil qui volette autour de lui. Sans crier gare, il happe l'objet goulûment. Elle pousse un cri horrifié.
— Ne risque-t-il pas de s'étrangler?
— Mais non. Il peut avaler bien pire.
À travers les naseaux résonne l'aérodyne. Le bruit cesse. L'irritation du nez croît. Arrive un éternuement cataclysmique. L'objet est expulsé. La course du projectile s'interrompt contre un arbre au pied duquel se vautre Blïblï l'Extra. En tombant, la ferraille heurte un caillou velu très sensible. Dans le camp entier se répercute un juron abject. Pour préserver l'innocence du jeune lecteur, l'odieux vocable sera présenté en séparant les lettres (à ne jamais prononcer).
— U-b-s-s-s-s-s!
Hérissé comme une brosse de ramoneur, il effectue un bond improbable et retombe lourdement. Le regard vitreux, il projette ses poings en avant tel un pugiliste goutteux. Au moyen de ses quelques neurones encore exploitables, il se concentre pour repérer l'ennemi. D'une voix de rogomme, il bafouille l'incohérence suivante.
— Ubsssss!
La caméra gît à terre, inanimée. Sa propriétaire entreprend un check-up soucieux.
— Télécommande : cassée!
Elle pousse un levier.
— Zoom : cassé!
Elle pose l'appareil sur un trépied.
— Fixation : cassée!
Elle teste une bague d'objectif.
— Distance : cassée!
Elle essaye de faire bouger une autre partie.
— Diaphragme : cassé!
Elle inspecte l'oeilleton.
— Viseur : cassé!
Au moment où elle s'apprête à jeter l'épave, le boîtier frissonne.
— Oh?
S'échappe du débris un râle de grand malade.
— Elle tourne.
La cinéaste utilise alors son appareil de façon rudimentaire. Personne ne se manifestant, le fmuuvvh estime que ses agresseurs ont pris la fuite. Il se voit gratifié d'un mal de crâne centennal. La lumière vive agresse ses rétines douloureuses. Le moindre froissement d'étoffe vrille ses tympans. Avant de s'enfouir sous les couvertures, il pétrit rageusement quelques feuilles. Puis il les fourre dans ses oreilles. Pour s'assurer du résultat, il profère quelques paroles décousues.
— Ubssshhh! Ubssshhh! Ubssshhh! Ubssshhh! Ubssshhh!…
Progressivement, le filet de voix rocailleux se perd dans une ouate nauséeuse.
Juché sur de splendides rollers, Blïblï l'Extra sillonne les pièces du château. En se jouant, il exécute les plus brillantes figures artistiques. A sa table de montage, Vealmioun trie les bandes enregistrées. Un patin hissé fort haut, les bras en arceau, l'as déambule latéralement : effet saisissant. De nombreuses images s'attardent sur un sujet sorti du cadre (ou jamais entré). Bref, les rushs comportent énormément de chutes. À force de patience, elle finit toutefois par trouver des documents regardables. En marche arrière sur une table de dimension olympique, les patins slaloment entre chaque couvert (avec croisement des pieds) : démonstration stupéfiante. Elle téléphone beaucoup. Par-dessus différents obstacles cassants, il saute hardiment. L'objet rasé tremble un instant. Bravo l'artiste! Sans barguigner, elle fait jouer ses puissantes relations. En ligne droite, la vitesse du patineur est époustouflante : une fusée à roulettes. Au détour d'un corridor apparaît une domestique. N'ayant pas le temps de freiner, il demande la priorité en hurlant poliment.
— UBSSSSS!
Avant l'inéluctable, la soubrette a le réflexe de lancer en l'air ce qu'elle tient. Sous le choc, elle effectue une pirouette. L'animal est déjà loin quand elle récupère au vol le plateau du thé sur lequel rien ne manque : une authentique pro. Elle expose son plan aux responsables des médias. Dos tourné, le virtuose s'apprête à effectuer un triple axel. Survient un page tracté par d'immenses kiajmuvvhs crâneurs (museau effilé, moue prétentieuse et longs poils soyeux de couleur féerique). L'équipage appartient à une vétilleuse douairière. Ses bêtes de concours se doivent d'être irréprochables en toute occasion. Heurté, l'escogriffe pousse un cri grotesque. Ses mains s'ouvrent. Glapissant comme des hystériques, les porteurs de pedigree se débinent. Tête baissée, le fautif bafouille une vague excuse.
— Ubsssss!
Il s'éclipse tandis que le page se lance à la poursuite des braillards. L'individu ne sait pas courir. Ses abattis disloqués se démènent dans tous les sens. Un fuyard déboule au creux d'une masse de charbon. L'autre glisse d'un appentis où une brouettée d'engrais l'accueille. Le troisième dérape sur la vase d'une piscine en réfection. Longtemps introuvables, les derniers barbotent niaisement dans un bac plein d'huile de vidange.
Non sans mal, Vealmioun réussit à traîner Yhalniv jusqu'au studio de télévision. Elle l'assure qu'une heureuse surprise l'y attend. Installé entre deux participants, le fmuuvvh bénéficie d'un siège moelleux. Différents spécialistes fournissent des informations surannées touchant les xlipluplopphs. Par mégarde, le présentateur pose une question à Vealmioun. Aussitôt elle s'adresse aux spectatrices célibataires qui s'interrogeraient. Vu leurs liens étroits, le cœur de Yhalniv n'est plus libre explique-t-elle. L'intéressé manifeste un vif déplaisir. L'animateur remercie pour ces précisions susceptibles de faire progresser la science.
Bien qu'il ne soit pas éthologiste, Yhalniv apporte d'estimables précisions. Il ne mentionne cependant pas les échanges télépathiques. Simultanément défilent les images de l'expédition. Elle s'aperçoit que le monteur a oublié d'écarter de nombreux plans superflus. Sur un mot joint aux galettes, elle précisait que les vicissitudes du fmuuvvh ne pouvaient guère intéresser le public. Il convenait donc de ne pas sélectionner ces images. Les organisateurs lui répondirent qu'on suivrait ses instructions scrupuleusement. Juste avant l'émission, ils insistèrent cependant pour mettre l'animal au milieu des invités. Ils déclarèrent que celui-ci présentait un aspect décoratif. Elle fut surprise par l'emploi de cet adjectif. Jamais elle n'aurait songé à en pourvoir Blïblï l'Extra. On le voit partout. Avant chaque coupure publicitaire, il se trouve en fâcheuse posture. Ménageant ainsi une sorte de suspense. Elle s'interroge à propos de ces étranges coïncidences. L'attitude dégagée, Blïblï l'Extra fait comme s'il ne s'agissait pas de lui. Avec détachement il prononce un mot sans signification.
— Ubsssss!
Tandis que l'émission se poursuit, s'élève un cri poissard. Vealmioun s'empresse d'accéder à la requête. L'aliment traverse le plateau comme une balle : réception parfaite. De la bouche pleine s'échappe un remerciement.
— Hrfpzzzzz!
Grâce à une discrète recherche, un technicien finit par identifier l'origine de parasites agaçants. Cette pollution sonore provient de la mastication du fmuuvvh. Etourdiment, une assistante l'a muni d'un micro-cravate. Du coup, les téléspectateurs entendent nettement de multiples déglutitions. Parfois le bol alimentaire obstrue l'œsophage. Le goinfre fait aussitôt des efforts violents pour décongestionner la tuyauterie. Sans parler de divers crachotements produits quand il déloge une particule coincée entre ses molaires. Dans l'espoir de chasser les bruits indésirables, le stagiaire déplace au jugé d'innombrables curseurs.
Une autre fois retentit un puissant sifflement, doigts enfoncés dans la gorge : même raison nutritionnelle. L'animateur annonce que le programme bat des records d'audience. Sa chaîne obtient des nouvelles parts de marché. Résultats dont il se réjouit effrontément. Le public peut donner son avis. L'ensemble des téléspectateurs estiment le pelage du fmuuvvh fort laid. Il fronce les sourcils. Néanmoins l'animal récolte une popularité de star. Faussement modeste, le cabotin remercie d'un mot aimable.
— Ubsssss!
Beaucoup proposent de recueillir chez eux l'hirsute benêt. Pour lui, pas question d'accepter ce dernier terme. Sa réponse cingle.
— Ubsssss!
Dans sa demeure, Blïblï l'Extra est choyé affirme-t-elle. Cette proposition s'avère par conséquent sans objet. D'une formule lapidaire, la bête approuve.
— Ubsssss!
En fin d'émission, le présentateur annonce la bonne nouvelle. Le public a fait preuve de générosité. Les conseillers médiatiques proposèrent une vaste collecte de fonds. Le prétexte capable d'émouvoir les téléspectateurs fut vite trouvé : mettre au point un vaccin destiné à empêcher l'extinction de la race préhistorique. L'image du jeune xlipluplopph présenté à l'article de la mort symbolisa cette cause. La somme rondelette revient à Yhalniv qui va pouvoir financer le remède. Tout le monde applaudit. Deux pin up sciemment dénudées transportent un chèque agrandi. Cachant mal son irritation, l'invité parle d'une voix blanche.
— Les xlipluplopphs n'ont besoin de rien, sinon d'une paix royale. Et surtout pas de scientifiques pour les étudier. L'indigestion d'un jeune ne signifie pas l'anéantissement du groupe. Ils n'ont aucun péril à redouter tant que l'invasion des touristes ne viendra pas les troubler. En revanche il existe un drame proche.
Sur les écrans installés sur le plateau défile une sélection des meilleures images du fmuuvvh.
— Je veux parler des malheureux que notre société plonge dans la misère et le désespoir.
Déconcerté par les propos abscons, Blïblï l'Extra lâche son aliment.
— Un scandale d'autant plus honteux qu'il est facile à résoudre.
Pour le récupérer, il se penche de plus en plus.
— Il suffit de le vouloir.
Las! Son siège se renverse.
— En faisant disparaître cette honte collective qui dégrade notre civilisation, les puissants y trouveraient eux aussi leur intérêt.
En catimini, un assistant vient l'aider.
— Et pas seulement pécuniaire.
L'orateur se lève.
— Quant au chèque, donnez-le à ceux qui en ont vraiment besoin.
Sans plus attendre, Yhalniv quitte le plateau. Avec un sourire gêné, elle lui emboîte le pas. L'animal court derrière eux. Bientôt retenu par le fil du microphone, il saute en l'air comme un lurpzitthoddh de rodéo. La bête retombe sur le bord d'une table basse qui bascule. Le vase plein de fleurs bondit sur la tête du présentateur. En se redressant, il lâche un juron à connotation graveleuse.
— Ubsssss!
Il ne s'excuse pas, estimant que la responsabilité de cet incident incombe au meuble antipodiste. D'un coup de dent, le captif se libère et détale furtivement. Tout à coup, il se souvient. Un propos malsonnant résonne.
— Ubsssss!
Il retourne en trombe à sa place où gît son sandwich. Effroyable oubli : l'émotion. Il repart comme l'éclair. Tout à son sprint, il bouscule une maigrichonne qui jette ses papiers en poussant un cri de névrosée. Il allègue une excuse bidon qui se perd dans le continuum spatiotemporel.
— Ubsssss!
Quand les feuilles touchent le sol, l'irresponsable n'est déjà plus qu'un souvenir velu.
L'appareil quitte l'antre secret. Sous la cascade, le balayage des essuie-glaces permet de repérer un obstacle. Les deux véhicules se font face. La machine qui sort doit s'immobiliser. Vealmioun parle. Son vis-à-vis ne perçoit pas un mot. Par signes, elle l'exhorte à utiliser le casque phonique. Ce qu'il fait avec réticence. Telles des danseuses grippées, les raclettes ralentissent par saccades.
— Bonjour, Yhalniv. Ne crois-tu pas que nous pourrions discuter?
— L'espionne a encore accompli son forfait.
— Ne mets pas en cause ma belle-sœur.
— Toujours tes illusions. Alors explique. Comment se fait-il que tu sois là?
— Coïncidence!
— Ben voyons!
Un essuie-glace décède prématurément. L'autre frise le collapsus.
Les aérolux stationnent sur une aire sauvage. Se dresse tout près un sombre volcan. De mauvais nuages illuminés par des éclairs inaudibles s'accumulent dans le lointain. Des bourrasques délogent certains végétaux en boule qui partent à l'aventure. L'alpiniste ouvre son coffre. Elle le rejoint.
— Je t'en prie, Yhalniv. Laisse-moi t'accompagner.
Un plaid roulé en boule sur le siège arrière du Xib 33 remue soudain. Un museau chiffonné soulève la couverture. Une langue pâteuse balbutie un mot inachevé.
— Ub…
L'horloge ventrale du fmuuvvh sonne l'heure de l'en-cas. Il déleste le frigo de quelques victuailles. Puis il sort pour s'aérer. Il remarque un arbuste quelconque. D'une façon ostentatoire, il s'étire de tous ses membres. Précautionneusement soulevé, le feuillage découvre les pupilles d'une flopée d'hôtes sylvestres. Yeux écarquillés, les épieurs n'arrivent pas à croire ce qu'ils voient. En tenue d'explorateur, Blibli l'Extra musarde. Pour entrevoir son public, il incline ses lunettes de soleil dont le design évoque les aviateurs légendaires. Semblant utiliser un portable (en fait son étui à saucisses), il profère une banalité.
— Ubsssss!
— Je t'ai causé de gros ennuis, Vealmioun.
— Rien de grave.
— Ne dis pas ça. Mon speech a déplu en haut lieu. C'était prévisible d'ailleurs.
L'élégant prend des poses fates. Subitement il se dirige vers les natifs à poils, sûr de lui. Tel un empereur au front lauré, il se campe devant l'arbuste. Avec autorité, il articule un mot cassant.
— Ubsssss!
Gagnées par la panique, les animaux se ruent vers l'unique sortie de secours. Ils se cognent en piétinant leurs orteils.
— Tu dramatises excessivement.
— C'est toi qui dit ça? Tu as frôlé la catastrophe. Je te le rappelle : nouvelle détention.
— Toi aussi!
— Oui. Sauf que moi, tu sais…
Le fmuuvvh aperçoit soudain son grand copain. Sous l'effet du survoltage cérébral, sa voix s'étrangle. Un mot suraigu se coince entre le gosier et les fosses nasales (terme polysémique dont aucune connotation ne s'accorde vraiment avec la situation présente).
— Ubsssss!
Il se précipite vers son ami comme un palet de hockey. L'explorateur l'attrape au vol. En signe de bienvenue, il soulève le petit casque pour gratter la tignasse du projectile. Il ajuste ensuite le couvre-chef à la façon des stars du grand écran. Ainsi relooké, Blïblï l'Extra se gonfle d'orgueil. Ses babines expulsent une fanfaronnade.
— Ubsssss!
Il applique un doux crochet contre une joue velue. Le boxeur câliné n'a aucun mot pour décrire son bonheur. Ce qu'il formule ainsi.
— Ubsssss!
— Nous sommes sorti d'affaire. Voilà l'essentiel.
Au dernier moment, l'oppresseur dut reculer face à l'énorme cote de popularité acquise par le trio. En particulier, celle de Blïblï l'Extra.
— Il s'en est fallu de peu, Vealmioun.
— Tout va bien à présent. Que demander de plus?
— Maintenant peut-être. Mais plus tard, qu'en sera-t-il?
— Tu dois le savoir, je veux t'aim.., t'aider.
— Arrête. Rien n'a changé depuis notre première conversation. Le fossé entre nous reste le même. Sache regarder les choses en face.
Dans son costume, il crève de chaud. Il le dit sèchement.
— Ubsssss!
Il regagne la cabine et se plante devant une bouche d'aération. Sans l'ombre d'une hésitation, il pousse la mécanique à fond.
— En plus, tu le vois. J'attire les problèmes graves.
— Justement! À deux, nous serons plus forts pour les résoudre. Il te faut une alliée. Tu peux compter sur moi. Toujours je t'aiderai.
— Je ne veux pas bouleverser ta vie. Essaye de te montrer raisonnable. Cela crève les yeux, nous n'avons rien à faire ensemble. Alors une fois encore, s'il te plait, oublie-moi.
— Jamais!
— C'est sans avenir.
Tandis qu'une secousse en grondant fissure la terre, un éclair furieux déchire le ciel. Epouvanté, le fmuuvvh jaillit du cockpit comme une fusée. Il braille des paroles incohérentes.
— UBSSSSS! UBSSSSS! UBSSSSS! UBSSSSS! UBSSSSS!
Au détour d'un trajet inavouable, il se fond dans la verdure. Les jeunes gens se lancent à sa poursuite. Leurs appels ne reçoivent aucune réponse. L'exubérance de la végétation entrave les recherches. Au bout d'un long moment, ils se résolvent à rentrer. Elle ramasse le petit casque abandonné.
— Je ne comprends pas.
— Sous ses airs de matamore : un fameux couard.
— Peut-on lui donner tort en définitive? J'ai un mauvais pressentiment. Renonce à cette course, Yhalniv. Je t'en prie. Ce sont des signes qu'il ne faut pas négliger. Regarde : secousse tellurique, orage…
— Je veux réfléchir seul, tranquille. L'escalade m'aide à y voir plus clair.
— Ne t'obstines pas.
— Tes exhortations n'y changeront rien.
— Je t'en conjure.
— Durant l'intervalle, Blib aura le temps de revenir.
— Comme tu veux. Mais dans ces conditions, je t'accompagne.
— Cette grimpée s'adresse aux alpinistes chevronnés.
— Et alors? Je me suis entraînée.
— Il ne s'agit pas d'une salle de gymnastique.
— Quel toupet. N'ai-je pas fait mes preuves lors de notre équipée jusqu'aux xlipluplopphs? T'en souvient-il?
— C'était différent.
— Taratata! Cette montagnette : un jeu d'enfant. Tu verras. Pff!
Les avertissements n'étaient pas mensongers. L'ascension se révèle ardue. Et encore, Yhalniv évite-t-il les passages par trop difficiles. A un franchissement vertigineux, il lui tend la main. Elle est terrorisée.
— Ne regarde pas en bas. Comment faut-il te le rappeler?
— Je n'y peux rien. Chaque fois, le vide vient se jeter sous mes yeux.
Atteignant un plateau, la cordée y fait une pause. Il admire la vue tandis qu'elle s'abstient de regarder tout objet minéral afin d'oublier l'escalade restante.
— S'il te plaît. Pendant un moment, ne m'adresses pas la parole. J'ai besoin de silence.
A court de souffle, elle opine du bonnet. Assis au bord du précipice, il ne bouge pas davantage que les rochers environnants. Au bout d'un moment, son esprit s'apaise. Elle s'empare d'un biscuit.
— Je me fais un sang d'encre. Pauvre petit. Comment va-t-il se débrouiller tout seul?
Il s'anime.
— Oh! excuse-moi, Yhalniv. Cela m'a échappé. Je me tais.
— Un peu tard, ne crois-tu pas?
— Excuse-moi encore.
— Ne t'inquiète pas.
— Quand même. Je n'ai pas respecté la consigne.
— Laisse tomber : je parlais de Blïb. Il a toujours survécu, non? Réfléchis : avant de se reconvertir en animal d'agrément.
— Il était si maigrelet.
— Et alors? Son estomac peut absorber n'importe quoi. D'ailleurs avec tout ce que tu lui donnes, l'embonpoint est devenu son risque majeur. Il se passera de mets raffinés un certain temps. Quel drame!
— Son sac est plein de biscuits.
— Et tu t'inquiètes?
— Dans ses poches, il n'y a que des gâteaux.
Il secoue le menton.
— Ben alors?
— Je me suis beaucoup attachée à lui.
— Mais moi aussi. Allez, rassure-toi. Nous le retrouverons, ce filou.
— Il va s'égarer.
— Lui? Il a une boussole dans la tête.
Brusquement des grondements telluriques parcourent la chaîne montagneuse. Le bruit enfle, sinistre. Plusieurs crevasses s'ouvrent d'où s'échappent d'effervescents tourbillons de poussière. Provenant des hauteurs, quantité de cailloux dévalent la pente. Ils font graduellement place à de lourdes pierres. Certaines se fracassent en se heurtant. Quelques roches voyageuses se rapprochent. L'essaim rocailleux épargne les alpinistes, mais pour combien de temps encore? Muette de peur, elle agrippe son coéquipier. Ils se réfugient derrière un bloc de granit. Le grimpeur ouvre son sac. Il s'écrie.
— Cela empire, je le crains.
— Que faire?
En hâte, il déploie une toile fine.
— À l'occasion, cela me sert pour redescendre.
D'autorité, il pose sur elle des sangles et boucle le harnais.
— Son maniement est simple. On gonfle la toile. Pour cela, on court un peu. Puis on se jette au-dessus de la pente. Compris?
— Et le tien? Où est-il?
— Ne discute pas.
L'air s'engouffre dans la voilure.
— Dis-moi la vérité, Yhalniv : ton parapente?
— Il n'y en a qu'un. Je suis pris de court.
— Alors pas question de partir. Jamais je ne t'abandonnerai.
— Ne dis pas de sottise. Mieux vaut une victime que deux.
— Auquel cas, je reste. Prends ce parachute.
— Non. Je t'ai entraîné ici, à moi de t'en sortir. Ne rends pas les choses difficiles. Il sera bientôt trop tard.
— Réellement : pourquoi fais-tu cela?
— Peu importe. Cours!
— J'ai besoin que tu me le dises. Parle, Yhalniv. Je ne bougerai pas, sinon.
— Tu promets de partir ensuite?
Les yeux baignés de larmes, elle hoche la tête.
— Tu l'auras voulu. Je t'aime plus toi que je ne m'aime moi. Maintenant, vite! Plus une seconde à perdre.
En accélérant, il l'entraîne vers le précipice.
— Bonne chance, Vealmioun.
— Non, Yhalniv. Je ne veux pas te quitter. Mon amour.
La pression se renforce.
— Ne t'inquiètes pas. La mort et moi, on se connaît depuis longtemps. Elle ne m'effraye pas.
D'une poigne ferme, il la pousse dans le vide. Son cri déchirant se réverbère contre les parois rocheuses. Ballottée dans les airs, elle ne cesse de sangloter. Sous l'effet d'un courant ascendant, la toile pivote. Avec horreur, Vealmioun revoit le plateau. Une épaisse couche pierreuse recouvre les lieux. Sombrant dans un désespoir sans bornes, elle hurle ses pleurs.
La nuit va tomber. Il pleut. Des masses grises s'échelonnent au loin : obscurcissant encore plus le paysage qu’encadre la fenêtre (rose). De quoi inspirer une morose humeur. Couleur rose qui pourtant, en des temps récents, était source de joie, par tous les temps. Avachie sur sa coiffeuse (rose), Vealmioun pleure. Près d'elle se dresse une photo balafrée d'un crêpe. L'agrandissement montre les disparus. Œuvre que la dilettante présenta dès son tirage aux modèles fièrement. A tort du reste. Si le décor en arrière plan n'éveille aucun reproche (une superbe montagne), il eut été avisé de ne pas cadrer les poteaux télégraphiques qui passaient par là. Très inclinés par surcroît (comme l'ensemble de la composition). On entend la voix enrouée de Sbrugu l'Admirable.
Autre aspect qui eût requis davantage de soin : au pied du poteau le plus proche réside une vieille poubelle. Parmi les détritus flottent des sacs plastiques éventrés par quelque rôdeur griffu. Comble de malchance, le cliché fut pris à l'aide d'un appareil dispendieux (professionnel) muni d'une optique au phénoménal piqué. Tant et si bien qu'on dénombre aisément les éflajjhs qui patrouillent au-dessus de la corne d'abondance. Avec son compte-fils, un ophtalmo-entomologiste pourrait examiner chaque ommatidie de leurs yeux. L'enrhumé critique d'art culinaire sans relâche hèle son mécène.
Se servir d'un objectif à très courte focale partait d'une intention louable puisque cette optique permit de cadrer tout le massif montagneux. Avantage auquel s'ajoute une profondeur de champ incroyable (netteté parfaite du seuil macroscopique à l'infini). Seulement ces lentilles présentent l'inconvénient de déformer le premier plan (aux limites du grotesque). Endroit où néanmoins il faut placer le sujet, sans quoi on distinguera malaisément ses traits de lilliputien. La voix du solliciteur devient de plus en plus éraillée.
L'utilisation du flash s'imposait-il étant donné que la photographe avait le soleil juste derrière elle? Outre que cette lumière artificielle doublonne, elle efface en sus le modelé du premier plan. Relief tout théorique : l' "éclairage de face" produisant toujours des images plates. Ajoutez à cela une fréquente surexposition qui le décolore hideusement. Sans parler des yeux rouges de chounbinoakkh blanchouillard trop porté sur l'herbe. Mais surtout pourquoi placer le flash en bas, provoquant cette lumière montante dont abusent les spectacles d'horreur? Chacun a en tête l'affiche notoire où parade un savant fou détrousseur de cadavre : exactement le même éclairage. Par chance le défunt et son petit compagnon échappèrent au regard inexpressif de taguouille maintes fois observé sur les photos communes.
Taguouille : Parasite l'architecture. S'attaque aux zones urbaines à coups de bombes. Dégrade les couleurs. Tel un iconoclaste, il ne ressent pas la poésie des lieux intacts. Avec lui, on se heurte à un mur. Incapable de dessiner ou peindre, il se sent frustré. Barbouille (pour ne pas dire "dégueulasse") les parois sans défense afin de se soulager. Ainsi évacue-t-il ses déjections sémiotiques. Est puant. Dissimulé, il recommence partout son infecte tâche.
L'afflux de lumière les obligeait à cligner des yeux en grimaçant. Et dernière maladresse : ils sont figés dans une posture artificielle qui leur retire tout agrément, la photographe ayant appuyé sur le déclencheur au pire instant. Sbrugu l'Admirable déboule par la fenêtre. Il s'empêtre au milieu des voilages (roses) qui se transforment en nasse. Heureusement il parvient à déchirer le vaporeux textile. Les cris protestataires du tissu n'alertent pas l'éplorée. Au moyen de son bec régulièrement affûté, il perce une ouverture exagérée (ses aises priment).
Il bondit sur la coiffeuse et s'ébroue. Obnubilée par son chagrin, la pleureuse ne remarque pas l'ondée intérieure. Un carré de soie imprimé (rose) d'une rare somptuosité fascine la bête. Cadeau offert à leur première rencontre par Glamude qui se garda bien de lui facturer outrageusement cher. L'animal déplie l'étoffe avec laquelle il commence par s'éponger derrière le cou et sous les aisselles. Méticuleux, il essore le linge au-dessus du coffret à bijoux (rose) qui semble étanche. Ouvrage capitonné unique : malgré sa forme tarabiscotée, ne se produit pas la moindre fuite. Utilisant l'écrin comme un siège commode, il se relève illico. L'amas de cailloux contondants meurtrit son tendre popotin duveteux. Il retire quelques graviers miroitants de ses plumettes. Par souci de propreté, il vise une corbeille à papier (rose). Du bout de sa rémige à tout faire, il ferme l'hygiénique abattant. Puis il essuie ses pattes boueuses : même entre les ergots.
Subitement son regard perçant fixe les crèmes de beauté. Piochant dans les pots (roses), il procède à divers essais. Une tenture (rose) est vite poissée de substance grasse. Dès que le chercheur trouve la consistance idéale, il s'empare d'un peigne (rose). Le gommeux a besoin de brillantine. Il se coiffe en arrière, l'aigrette plaquée contre la voûte crânienne. Toutefois il doit se surveiller : en cas de mouvement brusque, les plumettes se redressent à la façon d'un épi rebelle. Devant son reflet en sifflotant il soigne sa coiffure copieusement gominée. Puis il fourre ses panards au fond des pots de crème (tous). Il compare les différentes préparations. Son choix opéré, il s'enduit l'épiderme de pommade jusqu'au pilon. Sa surface cutanée luit à présent comme du natron frais. Excellente protection estime-t-il de sa peau si précieuse contre les outrages du temps. Il ouvre un splendide flacon de parfum (rose) afin de s'humecter une plumette à chaque joue. Sur un revers d'aile, il hume la fragrance : rien. Il renifle : toujours que pouic. Pas la moindre molécule olfactive ne vient chatouiller son odorat. Il comprend tout : produit éventé. Alors coule à la fenêtre le liquide périmé. Quelquefois il aime rendre service.
A la jonction des narines s'alourdit une goutte élastique. Insensible au choquant mésusage, il se mouche dans sa serviette de bain (d'une manière exhaustive). Par mesure prophylactique, il emprisonne l'énorme boule mollasse sous la forme d'une hernie étranglée. En driblant, il se dirige vers un étui (rose). Un bout d'ergot appuie sur la pédale. Le couvercle se lève. Il jette l'objet qui encombre l'intérieur (des lunettes) puis dépose avec délicatesse l'humeur dans cette poubelle improvisée. Il n'a hélas! pas le temps d'achever son œuvre salubre. Ses plumes se hérissent : prodrome d'un furieux coryza. Après un ignoble frisson qui le parcourt d'un bout à l'autre, il expulse une série d'éternuements frénétiques. Le mouchoir s'envole. Son contenu franchit le goulot du flacon en produisant un bruit de succion gloutonne.
Secoué comme un shaker, il ricoche contre le miroir qui se fendille. Quelques plumettes décoratives s'échappent du croupion et tombent sur l'élégant déshabillé de deuil. Il ne cesse d'éternuer sauvagement. A nouveau cognée, la glace rompt. Ce grand malheur le désole. Comment retrouver ses bouts d'effets personnels, les deux parures étant aussi fuligineuses l'une que l'autre? Ses pattes comme son bec arborent par contre de belles couleurs anticollisions. Il tente bien de les chercher à l'estime, mais aucune réussite ne vient couronner ses efforts. Gratifié d'une bouffée d'inspiration inopinée, il souffle. Deux ou trois plumules s'élèvent en tourbillonnant. Reste à les attraper. Véritable gageure : comme intercepter un ballon savonné avec des moufles huileuses. Ce faisant, l'énergumène heurte un soliflore qui se renverse. Consterné, il redresse aussitôt la rectrice désalignée. S'immobilise une rose (rose) contre Vealmioun qui lève les yeux. Regardant la fleur, une idée lui vient…
Le Xib 33 sort d'un nuage. Il file comme le vent. Des monceaux de bouquets encombrent la cabine. Il ne reste qu'une place exiguë à la veuve.
(Seul terme cadrant avec son état funèbre, d'après Vealmioun. Stricto sensu, un tel mot ne convient pas. Mais en ces moments douloureux, nous respecterons la suprême volonté d'une vivante.)
Sa main gantée de dentelles pousse davantage la manette des gaz. Le lieu du drame se rapproche. Parce qu'il bouge à cause d'une démangeaison, on remarque la présence de Sbrugu l'Admirable coincé entre d'énormes gerbes. Bouge le curseur jusqu'au plumage sur lequel s'effectue un double-clic. L'action se fige. Partant d'un bourbillon, surgit une nouvelle image. Un sous-titre interroge les philosophes : pourquoi ici retrouver ce coco? L'une des plus grandes énigmes du siècle. En vérité, c'est tout bête. Fidèle à ses principes, il réclamait quelque gourmandise de surchoix pendant qu'elle accumulait les fleurs dans l'habitacle. Distraitement, elle enfourna le gastronome à l'intérieur de la serre : tel une bûche qu'on case.
De lugubres pensées la taraudent. Par exemple : si elle parvient à retrouver Blibli l'Extra, faudra-t-il lui révéler l'affreuse vérité? Se profile l'appareil abandonné. Un détail attire son attention. Elle remonte sa voilette puis incline ses lunettes noires. Le véhicule a changé de place. C'est une certitude. Qui a osé profaner ce quasi-cénotaphe? Il lui faut en avoir le cœur net. L'appareil se pose à l'écart. Les roues sur le sol rebondissent plusieurs fois : trop énervée. Ce sacrilège l'exaspère. Elle dissimule son véhicule derrière un arbuste rachitique.
Le ou les rôdeurs sont-ils repartis? A tout hasard, elle entreprend de s'armer. L'ombrelle (noire) servira de bouclier. Sbrugu l'Admirable s'introduit à l'intérieur d'un pesant bouquet d'où il escompte échapper au carnage. Seul le croupion dépasse de la cellophane. On croirait voir une composition de fleuriste inventif. Plumes et tiges se fondent suavement. Animal indécelable : personne au monde ne pourrait le découvrir à cet endroit. Elle le retire de sa planque d'un geste expéditif.
Inébranlable, il refuse d'aller au casse-pipe. Afin qu'il ne risque rien, elle le coiffe du casque en liège de Blibli l'Extra. Parce que ce galurin lui donne un air avantageux, il accepte d'étudier la proposition. Fat, il se mire dans une plaque métallique du train d'atterrissage : mais ne pas attendre sa réponse avant un bon mois. Elle lui confie en outre un robuste éventail (noir) pouvant faire office de pelta. Aussitôt il s'abrite derrière cette pièce d'armure. Il remarque toutefois une différence notable entre la surface protégée et son généreux gabarit. Cette constatation l'inquiète au point d'être secoué d'un rire nerveux.
Sa main tremble en prenant le pistolet à fusées. Son bras qui se lève indique l'instant du départ : le volontaire désigné reste immobile. Elle transforme du bolduc en laisse. Dès la pose du collier, le toutou ailé consent à remuer. Ils partent (dans des sens opposés). En manoeuvrant la cordelette avec une exquise fermeté, elle lui suggère de prendre l'autre direction. Il se cramponne à un arbrisseau caoutchouteux. D'un tendre soufflet, elle le convie au charme pédestre. Il se dandine curieusement, ses pattes s'emberlificotent : on a l'impression qu'il ne sait plus comment marcher. D'une douce taloche, elle le lui rappelle. Piqué par un dafpenoubbh plein de venin cérébralo-infectieux, il perd la raison.
Dafpenoubbh :Fleur volante. Son premier nom de baptême est "Minute". Le second, "Un-Moment". Au cours de sa jeunesse, il pratique un temps le cocooning. Avant : l'insecte se fait traiter de larve. Après : il plane au-dessus de ces réflexions et des corolles. Possède une garde-robe aussi colorée qu'un nuancier de droguiste. Quand arrive la soirée, il n'oublie jamais son nœud décoratif. Les collectionneurs le rendent parano. Se venge sur les automobilistes.
Elle lui distribue quelques délicates mornifles qui remettent ses idées en place. Une psychiatre de premier ordre! Ses ergots aplatissent un caillou empoisonné. La paralysie remonte implacablement jusqu'aux plumes uropygiales, puis à l'aigrette redressée. Elle applique de compatissantes pichenettes contre certains points sensibles (près du bréchet). La cage thoracique résonne comme une cannette de bière bue, provoquant des chatouillis insupportables qui lui rendent une mobilité optimum. Stupéfiante guérisseuse! A cause de ces abominables chocs émotionnels, d'inquiétantes palpitations ravagent son pauvre petit cœur fragile. Survient une crise cardiaque monstrueuse, il tombe raide mort : ailes en croix et pattes dressées vers le ciel. A l'aide de cordiaux heurts du pied contre un flanc, elle le ressuscite. Miracle authentique! Il se meut en adoptant la plus petite vitesse légale. Elle l'encourage à presser le pas d'un aimable coup d'ombrelle au postérieur. Il ne cesse de râler. Avec le lien, elle noue gentiment son bec. Les grognements se font assourdis. D'une caresse lourde, elle lui recommande le silence. Ils avancent sans bruit. Précaution bientôt inutile car une musique jouée fortissimo jaillit de la guimbarde. Il croît avoir oublié quelque chose chez lui. Moyennant une éclairante tapette, elle le convainc de ne point s'en retourner. La guerrière déploie son bouclier.
Tout à coup elle aperçoit la silhouette d'un homme. Assis sur une roue, l'étranger lui tourne le dos. Ils approchent encore. Elle traîne son coéquipier : pour favoriser le glissement, il reçoit d'affectueux horions. Le voyou a la taille de Yhalniv. Il a l'allure de Yhalniv. Ses vêtements ressemblent à ceux de Yhalniv… Un être malfaisant voudrait-il se jouer d'elle? La veuve est scandalisée. Elle se retient de hurler. En se rapprochant davantage, elle s'aperçoit que l'individu est si ressemblant que… Mais enfin, la chose ne se peut. Son cœur bat la chamade. Elle a l'impression de devenir folle. Encore quelques pas. Elle est effarée. Impossible de se tromper. Pour elle, cet inconnu ne peut être que…
— Yhalniv?
Semblant piqué par un dard, l'individu sursaute.
— Vealmioun?
Il lève les bras.
— Est-ce bien toi, Yhalniv?
— Doucement, Vealmioun. Tu peux baisser ton arquebuse. C'est bien moi.
La combattante prend conscience du canon dirigé vers l'objet de son amour. Elle jette le pétard n'importe où. Une patte négligemment sise à proximité reçoit l'objet. Sbrugu l'Admirable bondit en poussant un hurlement inaudible. La bride entortillée autour du bec explique sans doute cette bizarre contradiction pourtant connue depuis l'antiquité. Dans leur jargon, les savants l'appellent "oxymoron".
— Tu es vivant?
— Mais oui.
— Depuis longtemps?
— Dès ma naissance.
— Ne plaisante pas. Je veux dire, depuis ta.., disparition.
— Je te dois des explications.
L'ex-veuve ressent le contrecoup de ce trop-plein d'émotions.
— Mes jambes ne me portent plus…
Il se précipite pour la soutenir. Avec délicatesse, il l'installe à l'ombre de l'aéronef.
— C'est trop beau. Je rêve. Gare au réveil.
— Ne t'inquiète pas, Vealmioun. Tout va bien.
Le volatile de garde tire sur sa laisse.
— Pourtant c'est impossible? J'ai vu les pierres amoncelée : des tonnes de rochers.
Le rescapé présente de nombreuses éraflures. Son costume est poussiéreux, déchiré. Un bandage de fortune entoure son bras gauche.
— Mais tu es blessé.
Il dénoue la bride reliant Vealmioun à son adjoint.
— Presque rien.
Le bidasse emplumé prend du recul.
— Cela pourrait s'infecter…
Une tâche urgente l'attend. Il retourne vers la chose métallique.
— Laisse. D'abord, il faut que je t'explique. Après ton envol, j'ai sauté dans une anfractuosité. Je l'avais repéré.
Un chouïa rancunier, il piétine sans pondération le machin.
— Tout juste large pour me laisser passer. Si bien que les rochers n'ont pu pénétrer dans cette crevasse. Ils se sont accumulées au-dessus.
Quelque peu calmé, il jette le truc aussi loin que possible.
— Ce refuge contenait de l'air pour un moment.
— Mon Si Haut! Enterré vivant, toi. Quelle horreur! Mais?
— Oui?
— Tu n'avais aucun outil, n'est-ce pas? Comment expliciter ce miracle?
— Bâche!
— Bâche? Monsieur Bzudougolip H. Hhoup?
— Lui-même. Tu vas trouver.
— Ben? Non!
— Réfléchis!
Depuis un moment, il s'efforce de retirer la bride.
— Je ne vois pas du tout.
— C'est pourtant simple. Une petite faculté d'apparence anodine dont tu as fait l'expérience : télépathie.
— Cela n'explique pas comment il ouvrit ta sépulture.
N'y arrivant pas, il frise la déraison.
— Tout d'abord, je dus me détendre.
— A ce point stressée, je n'eût pu y réussir.
— J'ai contacté notre ami.
— Alors il appela les secours? Il pouvait me téléphoner. C'eût été la moindre des choses. Sauf que…
Elle réfléchit un instant.
— Hélas! j'omis de lui donner mon numéro. En plus, je suis sur liste rouge. La poisse!
Un dérivatif lui permettrait de se dominer. Il rafraîchit sa cervelle en ébullition avec l'éventail tenu comme un gourdin.
— Voyons, impossible pour lui d'employer le langage parlé.
— Dans ce cas, comment ce brave monsieur Bzudougolip H. Hhoup procéda-t-il?
— L'idée vient de lui. Les difficultés pratiques stimulent son imagination. Il fit appel à ses amis, que tu connais déjà.
— Comment les oublier? Des êtres charmants.
Penché, il inspecte le terrain. Sa concentration est palpable. On parierait sans hésiter un magnum de vin gazeux qu'il a égaré sa plus belle plume.
— Aussitôt ils accoururent. J'ai vite ressenti les vibrations du sol.
— Mais?
— Quoi?
— Les xlipluplopphs seraient-ils alpinistes? Formèrent-ils une cordée?
— Presque! En fait, ils ont le pas très sûr. Ils ignorent le vertige.
Pour mieux voir, il penche la tête de plus en plus. Son bec finit par creuser un sillon, comme une aiguille de phonographe.
— A cet instant une difficulté se présenta, et non des moindres.
— Laquelle?
— Savoir où je me trouvais.
— Enfoui dans le sol, pardi!
— Trop vague.
— En discutant par télépathie.
— J'ignorais ma position exacte. Songe qu'il fallait une précision extrême, la moindre erreur pouvant m'être fatale.
Il ramasse quelque chose.
— Quelle abomination.
Avec un mouchoir brodé (noir), elle tamponne quelques larmes.
— Tous ces périls.
Au moyen du silex, il entreprend de couper la bride.
— Trois xlipluplopphs se sont placés aux sommets d'un triangle situé autour de moi. Après : simple question radiogoniométrique.
Radiogoniométrie : Ensemble de procédés avec lesquels on localise les dispositifs prohibés : appareil d'espion, station radiophonique, etc. Ici la nature semble copier les réalisations technologiques. Cornes, échine et appendice caudale forment un conducteur d'ondes de qualité parfaite. L'intensité du signal reçu devient maximale lorsque l'antenne réceptrice est dirigée vers l'émetteur.
— Ensuite chacun a tracé une ligne sur le sol. Ils possèdent une directivité incomparable.
Pour donner une idée astronomique. Entre la Grosse et l'Autre, ils ne dévieraient pas plus de deux microns tout en étant secoués par un violent hoquet.
— Au recoupement, il suffisait de creuser : je me trouvais là. Rien de plus compliqué.
Impossible. Soit il s'agit d'un bolduc indestructible, soit la pierre est complètement émoussée. Mal choisie : trop bas de gamme.
— Les xlipluplopphs ne possèdent aucun outil.
— Ils utilisaient leur corne à la façon d'une canne de golf. Les rochers giclaient.
— Incroyable!
— Bientôt j'apercevais la lumière du jour.
— Une corne put t'embrocher.
— Improbable. J'étais sans cesse en contact avec eux. Ils entendirent bientôt mes cris. Par un trou exigu, je passais une main. À ce moment, ils redoublaient de précaution.
Tel un athlète du marteau, il catapulte la pierre qui tombe sur sa patte valide.
— Chaque bloc était déménagé à plusieurs. Le temps de dégager l'issue et je respirais dehors.
Le rescapé fait claquer ses mains avec détachement.
— Et voilà!
Une idée fulgurante éclabousse l'intérieur de son crâne : la bride se transforme en fronde. Le silex rencontre sa nuque.
— Toujours je me reprocherai de t'avoir laissé mort en vie.
— Eh! Vealmioun, je ne suis pas un fantôme. J'ai survécu. Et de toute façon, tu ne pouvais rien faire.
L'œil hagard, il part en courant vers un lieu vilain : ses pattes fébriles doublent sans ralentir une adorable plante excentrique.
— Quelle épopée.
— Je te l'accorde. C'était moins une.
— Je t'ai cru mort.
Il arrache du sol un rocher trapu.
— D'ailleurs, regarde.
Elle montre sa tenue de pleureuse antique.
— Je portais ton deuil.
L'haltérophile vindicatif transporte instablement son butin jusqu'au silex, afin de l'exécuter par lapidation concasseuse.
— Nous ne sommes pas mariés.
— Ne chicanons pas, quasiment.
— Pas même fiancés.
— Tout comme.
— Je ne t'ai fait aucune promesse.
— Arrête de chipoter sur des arguties insignifiantes.
— Quand même!
Soudain une horrible grimace déforme son bec : lumbago à se tordre. Lui échappant des ailes, le bloc choit loin du condamné.
— Mais dis-moi, Yhalniv. Ton plan, l'avais-tu prévu avant notre dramatique séparation?
Sa physionomie s'assombrit. Il marque un temps d'hésitation.
— Oui.
Elle tremble d'indignation.
— Alors pourquoi ne m'en avoir rien dit? J'étais désespérée. Je faillis même.., enfin, passons.
Imbu de condescendance, il gracie le minéral.
— Nous n'avions guère le temps, rappelle-toi. Et c'était aléatoire. Je ne voulais pas créer de fausses espérances.
— Certes! Mais un seul mot d'espoir eût tout changé. Par ailleurs, explique-moi. Le sauvetage fut réalisé peu après ton ensevelissement, si j'ai bien compris?
Cassé, il boite.
— Exact!
— Dans ce cas, pour quelle raison ne m'avoir pas contacté aussitôt? Je connus des heures infernales.
— Tu vas m'en vouloir.
Défiguré par les élancements, il enroule plusieurs fleurs malléables.
— Mais non voyons, comment…
Il l'interrompt.
— J'ai beaucoup réfléchi. Tu connais mon opinion. Trop de choses nous séparent. Inutile par conséquent d'envisager une alliance. J'essaye de t'en convaincre depuis longtemps, en vain. Tout rentrait dans l'ordre si tu me croyais décédé.
— QUOI?
Elle se reprend avec peine.
— Tu as osé me faire ce.., me.., cette.., infamie.
Avec d'infinies précautions, il étend son corps douloureux sur un matelas de fougères bien suspendu qui prospèrent dans le voisinage.
— Pardonne-moi, Vealmioun.
— Ce n'est pas…
Elle cherche le mot approprié. Ne le trouvant pas, elle s'accommode d'un pis-aller.
— Charitable.
Il déplie une plume factice dont il se sert (entre autres) comme masque de repos.
— Comprends-moi. Je voulais te ménager.
— C'est réussi. Tu me brises le cœur une seconde fois.
— J'en suis désolé. Mais je ne voyais pas d'autre solution.
Sa tête s'enfonce moelleusement dans le traversin floral.
— Je ne puis le croire.
— En m'oubliant, tu retrouvais l'opportunité de choisir un parti lié à ta position. Comme il se doit. Par ailleurs, j'avais une autre raison.
— Laquelle?
En poussant un soupir de moribond, il tire à lui une feuille souple qui le cache jusqu'aux esgourdes.
— Dès qu'on sort des registres officiels, le pouvoir cesse de vous traquer. On bénéficie alors d'une certaine liberté pour agir, avec tout ce que cela comporte de risques.
Une saute de vent renverse l'ombrelle.
— Certains projets deviennent réalisables.
Il récupère l'objet qui s'éloignait. Après l'avoir fermé, il enfonce la pointe dans le sol.
— Je ne me sens pas le droit de te mêler à l'action clandestine.
Elle n'écoute déjà plus. Un reflet mouvant capte son attention. Mine de rien, elle bouge lentement. Le cockpit apparaît en totalité. Elle pousse un cri de rage.
— Je l'aurais parié. Tu me trompes. Quel culot! Amener cette garce jusqu'ici.
Emmailloté dans sa couverture végétale, il n'arrête pas de se retourner.
— Allons, Vealmioun. Certainement une aberration visuelle.
— Et celle-là, un rêve peut-être? En plus, tu lui as donné mon carré. Je le reconnaîtrais entre tous.
Carré de soie peu naturelle. Sa seule récompense obtenue à un concours photographique (elle y tient beaucoup). Les rares concurrents éliminés à la présélection bénéficiaient d'un lot de consolation : ce fameux carré. Au demeurant hideux. Orné d'une publicité pour appareil photo jetable. Mettre l'objet à la poubelle avant ou après avoir photographié interroge le débutant. Il regarde la verrière. Effectivement, une tête enveloppée de tissu s'affiche. Il s'approche de la mystérieuse personne.
— Eh! l'akviècch!
Akviècch : Petit bout de ficelle vivant. Attendrit les vieilles carnes. A son corps défendant, il contribue au dépeuplement des cours d'eau. La seule vraie question qui le turlupine se formule ainsi : où les âmes sont ou les hameçons?
Aucune réponse. Il ouvre la verrière. Un flot de grosse musique se répand à l'extérieur. Il éteint la radio. Avec tous ses membres l'authentique mélomane continue à marteler l'habitacle, restituant la sonorité d'une batterie complète. Il s'en retourne. L'artiste tout à coup perçoit l'absence orchestrale. Retentit alors un gueulement frisant la grossièreté absolue que seuls connaissent les charretiers arrivés au sommet de leur art. Comme une furie, l'irascible créature se lance à la poursuite de l'explorateur. Quand elle aperçoit l'arrivante, l'hébétude la fige. Un propos anémique bave entre ses mâchoires engourdies.
— Ubssshhh?
— Ta rivale, Vealmioun.
Le cerveau exigu de Blïblï l'Extra nécessite une pause conséquente pour assimiler ce virage en épingle à cheveux du destin. Il reprend la parole, intervertissant par mégarde l'orientation du temps.
— HHHssbu?
Subitement ivre de joie, il pousse un cri exubérant. Il se jette au cou de sa maîtresse. Le saut s'éternise. On croirait voir filer une casquette pileuse par grand vent. Il lui couvre la figure de bécots truffés d'innombrables miettes. Elle nage en pleine béatitude. Indifférent à la sémasiologie tant immense est sa joie, il répète un mot pas encore chargé de sens.
— Ubsssss!… Ubsssss!… Ubsssss!… Ubsssss!…
— Arrête, voyons. Tu me décoiffes.
Des larmes de bonheur perlent sous ses paupières. Avec son mouchoir, elle nettoie les verres parsemés de brisures gluantes.
— Comment est-il arrivé là?
Elle montre le carré.
— Je n'ai pas fait attention. Selon moi il s'est encapuchonné par amusement.
— Il craint la lumière solaire. Je l'ai remarqué.
— Tient donc?
— Si on l'expose trop longtemps au soleil, sa crinière arbore des mèches qui le déparent.
La bonne éducation de Vealmioun et son naturel obligeant la poussent à user d'euphémismes. Une personne moins raffinée adopterait d'autres termes. Par exemple : sa tignasse se crotte de touffes craignos à gerber. Description au demeurant plus objective. Un boucan de turbine grippée résonne depuis peu.
— Le moteur est pourtant à l'arrêt?
Il soulève le capot.
— Je crois en connaître la raison.
— Toi? J'aimerais comprendre.
Elle montre la boule de fourrure qui se cramponne à son giron.
— Voilà l'explication.
— Comment cela?
— Nous l'ignorions, mais les fmuuvvhs ronronnent. La preuve.
Au contact de la mécanique griffue, son bras se met à trépider.
— Regarde.
Ils rient ensemble.
— Un drôle de cachottier, notre ami.
— Quelque chose a engendré ce phénomène.
— D'après moi : le bonheur. Il retrouve son monde. Quoi de plus compréhensible?
— Si je savais comment m'y prendre, j'en ferais autant.
La réflexion amuse le mécano qui referme la cellule.
— Quel phénomène.
Le réticule (noir) touche l'animal. Les objets métalliques à l'intérieur cliquettent.
— Au fait, comment se passèrent vos retrouvailles?
— Pas simple. Ce nigaud se cachait au fond d'un terrier. Il ne voulait plus en sortir : la frousse.
— Comment le savais-tu?
— Ses dents claquaient.
— Non! Je veux dire : trouvais-tu cet endroit par hasard?
— Quand même pas. J'ai utilisé le H S I., ton H S I. Je vais du reste te le rendre.
— Garde-le, je t'en prie. Il est déjà remplacé.
— Que dire pour te remercier?
— Rien.
Il hoche la tête.
— Rien!
Avec un temps de retard, elle saisit.
— Au lieu de badiner, finis plutôt ton histoire.
— Bien madame. Merci quand même. Donc je parlais du H S I. Sans l'instrument, pas moyen de retrouver ce vaurien.
— Mais je ne l'ai pas balisé.
— Toi peut-être.
— Non? Tu y a pensé : comment, où, quand?
— Elucidation du mystère : j'ai retiré la balise de l'endroit que tu sais.
Un flash de mémoire irradie subitement sa cervelle. Nuit sans lunes. Temps lourd. Eclairs au loin. Vent impétueux. Persiennes closes. Atmosphère oppressante. Eclairage éteint. Glamude cousait à l'aide d'une lampe de poche tandis qu'elle faisait le guet. En cas d'approche, elle devait imiter l'alsinffh rouscailleur. Dans l'hypothèse où quelqu'un les surprendrait, elles avaient même imaginé une espèce d'alibi effarant (comme ceux du célèbre romancier de gare qui déraille). L'opération fut une complète réussite. Il n'empêche qu'à un moment, les dissimulatrices eurent chaud. Un individu tenta d'ouvrir la porte. Les criailleries d'alarme restèrent au nid : la sentinelle était pétrifiée. Le battant s'agitait. La torche percuta le sol où heureusement l'ampoule se brisa pendant un coup de tonnerre. Leur visage avait la pâleur du linceul. Elles n'en menaient pas large. Le kiajmuvvh de l'intrus l'informa qu'il se trompait d'habitation. L'ivrogne repartit alors, titubant et chantant.
— Presque par jeu, j'ai glissé la balise dans son sac. En faire quoi d'autre d'ailleurs?
— Il fallait y penser!
— Ensuite il a suffi de suivre les indications du cadran : une précision incroyable.
— Je sais.
— Oui! Bien sûr.
— Tu n'as toujours pas dit comment Blïblï l'Extra quitta son repaire.
— Ah oui, j'oubliais. Avec tous ses biscuits, pas moyen de l'attirer dehors.
— Forcément. Il pouvait soutenir un siège.
— Alors j'ai eu recours aux grands moyens.
— Magie?
— Pire : gastronomie. Il m'a fallu un peu cuisiner : omelette avec tranches de lard…
Comme par hasard, les oreilles du capon se dressent.
— Champignons émincés, fines herbes…
Il lève le menton.
— Flambée au rhum…
Son museau frémit.
— Et un peu de truffe.
Il salive.
— Arômes chassés par un puissant ventilateur.
— Qui pouvait résister, en effet?
Le gourmet n'aperçoit aucune nourriture. Après un bâillement démesuré, il prend la décision de s'endormir. Par ailleurs, il souhaite vérifier l'exactitude d'un aphorisme (qui pionce bouffe).
— Cela ne fut pas long. Il sortit à la manière d'un somnambule.
— Diabolique! Pauvre Blïblï l'Extra.
— Il s'est quand même empiffré comme un malade.
Les jeunes gens rient de bon cœur.
— Après toutes ces vicissitudes, veux-tu boire avec moi? J'ai du thé.
Elle pose l'engin ronflant par terre.
— Pourquoi pas? Cela me changera de l'eau plate.
La machine à ronrons dort profondément.
— Et le rhum?
— Cette canaille me l'a barboté.
Ils partagent un nouvel éclat de rire. Tandis qu'il se tourne pour la ixième fois, un éternuement bestial propulse sa carcasse en l'air. Puis son bec troue le polochon. En retombant le casque produit un son de tuyau étouffé. Elle se dirige vers son véhicule. Il assène un violent coup de pied contre la base du lit. Le sommier tremble furieusement.
— Ne te dérange pas. Je reviens tout de suite.
L'impotent venait juste d'entrouvrir la porte d'un endormissement laborieux. Son masque soulevé découvre de lourdes poches sous des yeux éteints. Elle s'arrête et se retourne.
— Au fait, Yhalniv. Je repense au drame.
Il montre sa tête affublée du châle.
— Les paroles que tu as prononcé avant de me pousser dans le vide, t'en souviens-tu?
L'air grave, il prend le temps de réfléchir. Sans ménagement, il déclare récupérer ce qui lui appartient.
— Ubsssss!
— Bien entendu. Impossible d'oublier ce que l'on dit en de telles circonstances.
L'esprit embrumé, le volatile décrypte l'invective de travers (la prenant pour un compliment). Il regarde mieux son interlocuteur coiffé de la tapisserie. Ahuri par cet accoutrement, il ne résiste pas au plaisir de s'en gausser.
— Etaient-elles sincères?
Une échauffourée éclate où plumes et crins volent.
— Oui, naturellement. Je ne reviens pas sur mes déclarations. Pourquoi?
— Pour rien.
L'un repart chapeauté tandis que l'autre se recouche la tête incarcérée dans le foulard.
— C'est tout ce que je voulais savoir.
Comme délivrée d'un poids, elle reprend sa marche. Un peu plus loin, elle chantonne et esquisse quelques pas de danse.
Durant son sommeil léger, le volatile fait des gestes nerveux en maugréant (la bride a disparu). L'éventail planté dans le coussin protège sa trombine des rayons solaires. Le dormeur parle de théâtre d'opérations et d'un fichu carré. Un œil attentif observera que le lit est bordé. Maussade le soleil pense au retard de son coucher (on passe à l'heure d'été) tandis que Yhalniv se réveille péniblement. Sa tête est abritée sous l'ombrelle. Quelques coussins exquis étayent le blessé. Il y a des fleurs partout, disposées avec goût. Une rose (rose) piquée dans la chevelure, Vealmioun nettoie les blessures du rescapé. Un bandage neuf accompagne des pansements stérilisés.
— Que m'arrive-t-il?
Pendant les soins, du produit pharmaceutique s'écoule sur une pierre creuse.
— La tête me tourne.
Au besoin, l'aide-soignant déplace le récipient (afin d'éviter la pollution du terrain).
— Cela va passer.
Se méprenant de mauvaise foi, Blibli l'Extra lape minutieusement le liquide. Puis il fait claquer sa langue avec un faciès de goûteur dévoyé. D'après ses critères qualitatifs, le doute n'est pas permis. Il estime que ce fortifiant mérite une note élevée.
— Ubsssss!
— Que fabriques-tu?
— Rassure-toi. J'ai mon brevet de secourisme.
Avec passion l'assoiffé suit des yeux la fiole qui est enfin posée sur le sol après un long trajet virevoltant. Il donne un avis favorable.
— Ubsssss!
Elle l'examine sous toutes les coutures afin de s'assurer qu'aucune écorchure n'est oubliée. Une seconde d'inattention et le soiffard s'empare du flacon à la vitesse sonique. En réalité juste en dessous : afin d'éviter le bang. Avec une discrétion de fondamentaliste s'adonnant au stupre, il lève la bouteille et tend les babines.
— Arrête de gigoter.
Les yeux clos, il s'apprête à savourer la première goutte. Tout en discutant, elle ravit le médicament d'un geste instantané.
— Je m'occupe de tes bobos.
— Mais? Je suis attaché. Que se passe-t-il, Vealmioun?
— Ne t'inquiète pas. Ce ne sont que des liens.
Il absorbe une bonne goulée d'air frais. Désappointé par la fadeur du goût, il soulève les paupières. Il remarque alors que ses mains tiennent un morceau d'espace particulièrement vide. Avec dégoût, il recrache l'atmosphère avalée. De ses joues gonflées s'échappe un mot d'ire.
— Ubsssss!
— Qu'attends-tu pour me délivrer?
— Un peu de patience.
Il se traite de roi des manches en ayant recours à un terme plus vigoureux.
— Ubsssss!
Les moustaches vibrantes d'horripilation, il cherche son flacon par terre : d'abord devant lui.
— Tu es folle à lier.
— Monsieur fait de l'esprit. C'est bon signe. Tu te remets vite.
Puis à côté : l'un.
— N'empêche que tu es folle.
— Exact : follement amoureuse.
— Je ne te savais pas autant irrésistible.
Et l'autre.
— Mmm? Pas drôle.
— Tu ne me trouves plus impayable?
— Ce n'est guère amusant.
Ensuite ailleurs.
— Des fois il convient de se montrer spirituel.
— Cela ne me fait pas rire.
— Sans blague?
Enfin partout.
— Il suffit. Assez de calembredaines. Je n'ai pas la tête à ça.
— On ne comprend plus la plaisanterie maintenant?
Elle serait bien tentée par une réponse acide, mais son urbanité viscérale s'y refuse. Elle se contente de formuler son opinion en sourdine.
— Grrrrr!
Echoué par terre : un plateau. Dessus : une thermos et un gobelet. Que des objets d'art splendides. Traîne dans la poussière une timbale renversée.
— Je comprends. Ma boisson, tu l'as trafiqué.
Y compris sous une pierre minuscule. Il extériorise sa déception à l'aide d'un vieux proverbe (utilisé à contresens).
— Ubsssss!
— Pourquoi serais-tu le seul à échafauder un plan? Moi aussi je puis.
A l'insu de la geôlière, il dénoue ses liens. Opération d'autant plus facile que les nœuds manquaient de tension. Cependant il continue à donner l'impression d'être toujours ligoté.
— Ainsi tu te promènes avec des soporifiques, pour faire tes mauvais coups. Félicitations!
— Ta faute. Je ne pouvais plus dormir. Il me faut des somnifères depuis le jour de ta mort.
Il dodeline de la tête pour relever l'inexactitude.
— Cela dit, je ne regrette pas de les avoir emporté. Bien pratique.
Soudain il retrouve son flacon entre les mains de la panseuse. L'ébahissement lui arrache sans violence une locution fruste.
— Ubsssss!
— À quoi tout cela peut-il te mener? Tu comptes peut-être me faire changer d'avis? Alors tu perds ton temps.
Elle met un peu d'ordre dans sa trousse à pharmacie.
— Je t'ai expliqué pourquoi. Tu devrais t'en souvenir.
— Je n'oublie rien. En particulier tes paroles disant : je t'aime.
Il rejoint l'infirmière et manifeste sa présence d'un mot outrecuidant.
— Ubsssss!
— Tu l'as même confirmé avant ton petit dodo. Rappelle-toi.
Avec un culot qui laisse pantois, il réclame son dû. Ses mimiques ne témoignent d'aucune équivoque. Elle tient bon. Il va jusqu'à invoquer un argument de droit sans valeur juridique.
— Ubsssss!
— Et alors? Les données du problème restent inchangées.
— Non pour moi.
Fronçant les sourcils, elle fait comprendre que cela ne se boit pas. Au moyen d'une argumentation spécieuse il certifie que seule la flasque l'intéresse, nullement son contenu.
— Ubsssss!
Le flacon disparaît dans la mallette qu'elle referme à clef. Il s'offusque de cette suspicion injustifiée. Il ne manque pas d'en aviser sa spoliatrice de vive voix.
— Ubsssss!
— Je t'aime, tu m'aimes.
Elle tient la clef, perplexe. Il surveille sa maîtresse sans même se soucier de lui donner le change.
— Tu n'as pas d'attache sentimentale.
Elle hésite entre plusieurs endroits. Deux yeux scrutateurs ne quittent pas l'objet une fraction de seconde.
— Tous les rapports l'indiquent.
— Non mais at…
Elle l'interrompt.
— Oserais-tu le nier?
— Sans…
Elle l'interrompt.
— Donc, nous nous aimons. Et rien ne s'oppose à notre amour. Enfin rien de sérieux s'entend.
— À mon…
Elle l'interrompt.
— Taratata! Ne dis pas le contraire.
En définitive elle l'insère dans son collier de perles (noires).
— Par conséquent si tu refuses de prendre la bonne décision, je t'offre mon aide pour y arriver.
— T'ai-je d…
Elle l'interrompt.
— Il te suffit de prononcer un mot.
Ensuite elle glisse le sautoir derrière sa toilette. Le commentaire du frustré ne respecte rien, pas même la syntaxe : les bonnes révoltent êtres qui blasphèmes de manières des épris.
— Ubsssss!
— Je dir…
Elle l'interrompt.
— Oui! Seulement, oui. Et pas un autre.
Face au grand malheur qui l'étreint, il boxe sa main en mordant ses babines. S'échappe de la gueule une bordée d'acrimonie.
— Ubsssss!
— En plus tu ne trouveras jamais mieux que moi alors ne soit pas inconséquent. Eu égard aux efforts qu'on se donne pour toi.
Menton levé, il tourne le dos à sa maîtresse et garde les bras croisés. D'un mot bref, il la prévient qu'elle peut encore obtenir son pardon en lui témoignant sa confiance.
— Ubss!
— Tu es trop bonne.
— Je ne te le fais pas dire. Nous agirons dans les formes.
Constatant la froide intransigeance de sa propriétaire, il se retire avec panache. Pour avoir le dernier mot, il en dit un gros.
— Ubsssss!
— Tu n'auras rien d'autre à faire que demander ma main.
— Et comment pourras-tu m'y contraindre?
— Je connais l'un de tes points faibles. On m'en a parlé.
— Le même informateur?
— Non, ce n'est pas elle.
La verrière claque.
— Enfin, peu importe. Voici ce à quoi j'ai pensé.
— Je t'écoute.
— C'est le mot qui convient. Tu vas comprendre.
— Je ne bouge pas, continue.
— Tu peux railler, cela ne change rien.
— J'entends bien.
— Hélas pour toi car tes oreilles vont goûter l'agrément des Rapemtub.
— J'ai dû ne pas bien saisir ton mot final.
— Je le répéte : Rapemtub "r" - "a" - "p" - "e" - "m" - "t" - "u" - "b". Ou si tu préfères : Romeo, Alpha, Papa, Echo, Mike, Tango, Uniform, Bravo. Terminé, à toi.
— Alors j'avais bien entendu.
— Continue à être tout ouïe. En boucle tu vas bénéficier de leur plus fameux titre : Entre mort ou vif.
— Tu n'as pas le droit.
— Si! L'amour le permet.
— De toute façon, tu n'oserais pas.
— Hormis ta demande volontaire, rien ne m'arrêtera.
Il fait mine de se débattre.
— C'est de la torture.
— Tu ne me laisses pas le choix.
— Leur dodécaphonie aléatoire est innommable.
Lui revient son unique invention philosophique. Il l'articule lentement pour essayer d'en comprendre cette fois le sens ontologique : qui émeut ses boyaux console sa cervelle.
— Uuubbbbssssssss!
— Avant de procéder au supplice, souhaiterais-tu que je remonte un coussin? Si l'ombrelle te gêne, dis-le franchement. As-tu besoin d'un ventilateur? Il reste du thé sans dormitif.
— Comment peut-on être si dure?
— Je prends sur moi.
Elle se dirige vers son véhicule qui stationne à proximité. Sans faiblir, elle engage l'exécution. Une meute d'instrumentistes effrénés se lancent dans l'attaque. Encore heureux que l'amplificateur soit réglé au niveau minimum. Malgré tout, on peut déjà parler d'une véritable épreuve. Composition inclassable. Une personne saine d'esprit n'aurait pas l'idée saugrenue de la baptiser musique. Les mots "pollution sonore" seraient encore trop flatteurs. Il s'agit d'une sorte d'odieux vacarme. On dut proscrire ces enregistrements dans les maternités (en raison d'inévitables fausses couches). Sa santé nerveuse doit au préalable être protégée avec un casque audio. Elle va pour le mettre quand il l'appelle.
— Arrête. Ça suffit. Je t'en supplie. C'est au-dessus de mes forces. Trop insoutenable. Cela dépasse les limites de la résistance humaine. Je n'en peux plus. Grâce!
Le supplicié parle avec un tel détachement que certains esprits défiants y verraient de l'insincérité. Ce détail criant échappe cependant à la tortionnaire.
— Inutile d'aller plus loin, Vealmioun. Tu as gagné.
Ravie d'obtenir un résultat si rapide, elle interrompt le calvaire.
— Soit! Mais entendons-nous bien. Tu as parlé de "gagner". Quoi au juste?
— Je te donne ma parole.
— C'est-à-dire?
— J'accepte.
— Tu acceptes quoi? Il me faut te tirer les ghübbhs du nez.
Ghübbh : Bout de cordelette vivant. A la toise, il dépasse l'akviècch. Partage avec lui une nette propension aux rassemblements (non politisés). Goûte une paix profonde six pieds sous terre. Avec une bague, il devient solitaire. Quand c'est chacun pour soi, sa vie ne tient plus qu'à un fil.
— J'accepte tes conditions.
— Voudrais-tu être plus explicite?
— Je me range à ton avis.
Un jeu de gâteaux étalé devant lui (chacun retourné), il fait une réussite pour deviner son présent.
— En d'autres termes?
— J'estime que tu as raison.
Il pose sa question distinctement : lequel boulotter?
— Ubsssss!
— Tu me fais enrager. N'omets aucun détail.
— Selon moi, tu es sans conteste dans le vrai.
D'un longue cigarette sort la réponse des faux sages, soit : moi.
— Ubsssss!
— A propos de?
— Ce que tu sais.
Et d'une fameuse gaufrette, itou.
— Ubsssss!
— Mais encore?
— Je te suis.
Et d'un illustre croquignole.
— Ubsssss!
— Comment cela?
— Je m'incline.
Et d'une énorme tuile.
— Ubsssss!
— Voudrais-tu s'il te plait m'éclairer davantage?
— Tout simplement, je partage ton point de vue.
Et d'un fin sablé.
— Ubsssss!
— Parfait. Et alors?
— J'abonde dans ton sens.
Et d'un raffiné boudoir.
— Ubsssss!
— Autrement dit.
— Je ne m'oppose plus à toi.
Et d'un pesant échaudé.
— Ubsssss!
— Eclaircis mieux ton discours.
— Tu peux compter sur moi.
Et d'un amusant croquet.
— Ubsssss!
— Cela devient horripilant. Clarifie le fond de ta pensée.
— Sans l'ombre d'une hésitation, je suis partant.
Et d'un insigne macaron.
— Ubsssss!
— Dois-je en déduire que tu reprends ta parole?
— Non, je te donne mon acceptation.
Et d'une grosse galette.
— Ubsssss!
— Auquel cas, ton assentiment se rapporte à quoi?
— Ce que tu as demandé.
Et d'un beau palet.
— Ubsssss!
— Je vais hurler si on ne me retient pas. Et qu'ai-je requis?
— Si tu ne t'en souviens plus…
Désorienté il atteint le bout de sa patience. Ne reste qu'un emplacement vide : celui du petit-beurre (consommé en douce).
— Sachez monsieur que ces paroles sont gravées dans mon cœur. Maintenant à toi de les prononcer.
— Mot pour mot?
Son subconscient trouve enfin la solution.
— L'esprit suffira.
— En gros…
— Oui!
— Eh bien!
— Mm!
Il se goinfre.
— D'accord pour l'alliance.
Elle n'ose y croire.
— C'est sûr?
— Sûr!
— Sûr? sûr? sûr?
— Sûr! Sûr! sûr!
Elle installe sa caméra sur un trépied.
— Tu comprendras que je veuille conserver une trace formelle.
Utilisant un rétroviseur, elle se peigne et soigne sa mise.
— C'est beau la confiance.
D'une main adroite, elle améliore la présentation du prisonnier.
— Comme disaient les anciens : faire confiance, mais vérifier.
Il prend désormais l'apparence d'un vacancier étendu dans son transat. Au dernier moment, elle a le réflexe de placer quelques fleurs opaques devant les liens. Elle met l'appareil en marche. Près de l'objectif, elle s'adresse aux lentilles. Comme chaque fois qu'elle se donne en spectacle, sa diction devient pathologiquement fausse.
— C'est sans contrainte aucune que monsieur Yhalniv Jrauseilöen désire faire une communication de la plus haute importance. Nous allons par conséquent lui laisser la parole.
Pour avoir un son parfait, elle utilise un microphone monstrueusement long (directionnel). L'explorateur se gratte la gorge.
— Étant très attaché…
Elle lui fait les gros yeux.
— …à Damoiselle Vealmioun be Hastros-Kriptel, je souhaite établir avec elle une indissoluble union.
Un doigt qui tourne comme une manivelle signifie qu'il faut poursuivre.
— Prochainement.
Mimant des paroles muettes, sa bouche réclame plus d'informations circonstanciées.
— C'est pourquoi…
Elle hoche la tête.
— Je me permets…
Nouveau geste approbateur du crâne.
— De dire la chose suivante…
Son menton s'abaisse encore une fois.
— Damoiselle Vealmioun be Hastros-Kriptel, voulez-vous devenir ma fiancée?
— Auriez-vous l'obligeance, monsieur Yhalniv Jrauseilöen, de répéter s'il vous plait cet engagement car je ne l'entendis pas bien.
Par son expression, il indique qu'elle exagère. La promise reste intraitable.
— Damoiselle Vealmioun be Hastros-Kriptel, consentez-vous à me faire l'immense bonheur d'être ma fiancée?
— Oh! quelle immense surprise vous me réservez là, monsieur Yhalniv Jrauseilöen. Si je m'attendais? J'en suis toute bouleversée. Mais sachez que je n'ai pas la permission de répondre moi-même à cette demande. Seuls mes parents le peuvent. Il faudra donc vous adresser à eux.
L'intervieweuse matrimoniale ajoute avec une fermeté qui ne souffre pas la contestation.
— Dès que possible.
L'index reprend sa rotation.
— Dans ces conditions à votre château familial je me rendrai pour réitérer cette requête solennelle.
La giration accélère.
— Au plus vite.
— J'espère bien! À présent j'ai droit au baiser qui consacre ce serment. Mais j'y songe, il faut que je te délivre. Kratz! Pardon! J'effacerai le passage.
Elle se précipite vers la caméra pour l'arrêter puis revient avec un canif.
— Pas la peine.
Il agite ses mains libres.
— Quoi?
— Et depuis longtemps.
— Par exemple! Comment fis-tu?
— Pendant les hostilités, nous devions connaître bien des ficelles.
— Ce n'est vraiment pas correct de ta part. Me laisser tout ce temps jouer mon innocente comédie.
— Il y a quand même eu tentative de persécution.
— Si peu.
— Parce que j'ai t'ai imploré.
— N'essaye pas de noyer le sbygoulnnh. Tu dus me prévenir. A ta place, j'aurais honte.
Un tel aplomb le souffle.
— Et toi?
— Moi, c'était pour le bon motif.
— En attendant, ta saynète m'a beaucoup diverti.
— Charmant! Enfin, c'est dans la boîte.
Elle disparaît à l'intérieur du coffre pour y ranger la précieuse cassette. Sa voix s'en échappe, étouffée.
— Au bout du compte, qu'elle fut la cause de ton revirement? Ma séduction de battante?
— Pas du tout.
— Tu m'inquiètes. Ne suis-je pas séduisante?
— Je te rassure. Tu n'as pas besoin de furia pour l'être.
— Tant mieux. Je déteste me comporter ainsi.
— Bonne nouvelle.
Le bruit du coffre refermé d'un geste énergique couvre les dernières paroles.
— Alors pourquoi ce retournement inespéré?
— Tes efforts m'ont inspiré cette réflexion : si je pouvais donner ma vie à une personne, j'étais capable de vivre pour elle. Cela nécessite juste un peu plus de courage.
Le couchant commence à prodiguer un faste pompier au paysage qu'il repeint.
— Un peu plus loin, il y a un endroit fabuleux.
Montrant l'extrémité du plateau, il ajoute.
— La vue y est inoubliable. Suis-moi. Là-bas, je te ferai un cadeau.
Soucieuse d'accroître l'érudition esthétique de son protégé, elle le hèle.
— Viens, Blïblï l'Extra.
S'estimant trop occupé, il allègue une excuse de premier choix. Puisqu'il n'a jamais entendu l'appel de sa maîtresse, comment y répondre : C.Q.F.D.? La bouche pleine, il lui fournit les explications indispensables.
— Ouuppcchhhh!
— En plus, c'est l'heure flamboyante.
— Il faut que toi aussi tu admires cette merveille de la nature.
L'explorateur tape le fuselage qui sonne comme une cloche.
— Allez, bouge traînard.
N'ayant toujours rien entendu, il doit s'en expliquer.
— Ubsssss!
Elle se dirige vers son sac. A cet instant un flash-back lumineux se projette sur l'écran de sa mémorisation. Tandis qu'elle préparait leurs affaires, on la dérangea pour une vétille. Cette interruption immotivée la chiffonna. Dans les deux sacs ensuite elle intervertit un paquet de biscuits et le carré du concours.
— Tu auras un bon gâteau. Regarde.
Devant la nourriture qu'elle tend, il hausse les épaules. Il ne veut surtout pas rater la nouvelle réussite étalée devant lui. L'air méditatif, il prétend étudier l'horaire des omnibus.
— Ubsssss!
— Si tu n'en veux pas, je le mangerai.
Il ricane. Une vanne fuse de la carlingue.
— Ubsssss!
Elle approche lentement le biscuit de sa bouche.
— Mmm! Il paraît délicieux.
Tel un yuppie dopé, il se précipite pour s'emparer de la précieuse galette en clamant d'une voix suraiguë "quarante-trois et douze dixièmes".
— Ubsssss!
S'il n'a pas commis d'erreur trigonométrique, c'est environ le chiffre précis de ses réserves actuelles (concernant ce modèle). Les jeunes gens s'éloignent. Elle bat des mains avec insistance.
— Allons. Un peu de nerf.
Le fmuuvvh se voit moralement contraint d'avancer. Il pousse un juron feutré.
— Ubsssss!
Il s'étire. Il bâille. Il se gratte. Il fait craquer ses articulations. Quelques secondes supplémentaires de retard légitime sont grappillées ainsi chaque fois. Il traîne les pattes comme un patineur arthritique. Entre deux glissades, il shoote quelques cailloux microscopiques. Son trajet devient bizarre. Face au soleil qui descend à l'horizon, le couple se dirige vers une sorte de promontoire d'où s'étend un panorama grandiose.
— J'aimerais savoir, Yhalniv? Si je n'avais pas un tantinet insisté.
— Doux euphémisme.
— Te serais-tu un jour déclaré?
Sans l'avoir tout à fait prémédité, il découvre le pistolet. D'une façon inopinée, ses mains tiennent l'objet. Spontanément il se pose une question pleine d'éthique : ai-je le droit de rendre ce jouet?
— Ubsssss?
— Joker!
— Pas de digression. Réponds s'il te plaît.
— À aucun moment.
L'air d'un cinéphile usé par de longues galopades en salles obscures, il s'imagine au fin fond du Loin Ouest. Dans la foulée, il fantasme son pire adversaire d'étable. Celui-ci consomme au saloon de thé. Avec un fort accent traînant, il lui dit en patois continental : on n'a plus de saisons.
— Uuubbbbsssssss!
(La substantialité des dialogues ne l'intéresse guère).
— Quel affreux gâchis.
Jambes fléchies et mains rejointes sur la crosse, il change plusieurs fois l'orientation du canon afin de débusquer le hors-la-loi en fuite. Apeurés, tous les habitants du village se planquent chez eux. Le boulevard est maintenant désert. Bien qu'invisible, l'arsouille se découpe au milieu du passage clouté. La trogne ravagée par une férocité extrême, Blib le redresseur de torts hurle : comment ça va?
— Ubsssss!
Rien que pour impressionner le gibier de potence, il fait tourner l'arme autour d'un doigt. Le forban crache un glaviot qui enflamme l'abreuvoir. Sans se démonter, il affirme d'une voix autoritaire : le corral est trop venté.
— Ubsssss!
— À mon tour, j'aimerais savoir.
— Tout ce que tu veux, Yhalniv.
Il dirige son arme vers l'affreux et dit : pan!
— Ubsssss!
La terreur s'écroule dans le néant. L'air impavide, il souffle contre l'extrémité du canon qui fait un bruit de paquebot. Le justicier arpente les venelles de l'agglomération rurale d'une démarche chaloupée. Un manège retient soudain son attention. Il dégaine en un éclair et vise une brindille louche à deux cent pas et demi. Juste avant d'appuyer sur la gâchette, il s'écrie : je t'épargne puisque tu brandis le drapeau blanc.
— Ubsssss!
— Sans ma capitulation, aurais-tu continué longtemps?
— Pour conquérir l'homme de ma vie, j'étais prête à tout. On voit que tu ne me connais pas.
— Le Si Haut me garde d'en savoir plus.
— Grrrrr!
— On peut plaisanter.
A la suite de gesticulations inconsidérées, une patte distraite se coince dans un trou malintentionné. Le jurement dégueulatoire qui en résulte trahit l'intime pensée du pistolero.
— Ubsssss!
Déséquilibré, il tombe à la renverse. Le coup part. Une fusée sillonne le ciel embrasé. Mêmement qu'au cours de certaines projections filmiques, le temps (mort sans doute) ralentit. Phénomène touchant au fameux "paradoxe de la temporalité" qu'évoquent les traités d'anticipation. Seule une incontestable loi cinématographique le stipule : tout freinage temporel accroît la longueur pelliculaire. Et vice-versa (temps apparent lorsque s'allongent les bobines).
Il s'écroule comme en dansant. Chaque détail de la cinématique devient perceptible. Tête qui heurte le sol en produisant une éruption sublime de pierres fines. Poussière subséquente qui s'élève en volutes gracieuses. Tignasse exquisément compressée. Grimaces joliment grotesques. Sueur immatérielle bruinant autour du point de contact. Le canon frappe la citrouille lorsque celle-ci éthérée rebondit. Après un nouveau choc du caillou contre la terre, les deux mobiles retournent d'où ils viennent. Sous l'influence gravitationnelle, les corps retombent élégamment. Le feu rejoint la cafetière qui épouse le sol : prise en étau. Nouvelles grimaces encore plus fascinantes. Et le cycle reprend…
Le brasier céleste se pare d'étoiles multicolores. Spectacle d'autant plus inconcevable qu'il est exempt de détonations. Le fmuuvvh pousse à chaque heurt un braillement ouaté (rien ne doit troubler la quiétude de cet instant mémorable). Résonne la musique des sphères, mélodieuse et envoûtante. Un appel connu retentit. Elle lève les yeux. Comme à son habitude, Sbrugu l'Admirable débouche d'un nuage riquiqui. Vealmioun le soupçonne d'avoir aménagé un nid douillet au creux de sa menue nue. Elle seule le croit : un raisonnement qui ne supporte guère l'analyse. Il fait des cercles autour d'eux.
— Hello! Sbrugu l'Admirable.
— Ah! C'est donc lui. Enchanté, Sbrugu l'Admirable.
Sous l'impulsion d'une lubie apparente, il effectue un looping carré. Cet aéronef doué de vie a le secret espoir d'en être récompensé. De sa pochette, elle extirpe un aliment. Jeté en l'air, le gâteau est attrapé au vol avec maestria. Aussitôt Blïblï l'Extra revendique sa part. Il reçoit un biscuit semblable. Il remercie en déclamant le plus célèbre vers d'un immense poète estival. Extrait d'une épopée qui chante les exploits du geignard livreur de cuves à mazout aux centres commerciaux.
— Ubsssss!
Cette bribe d'œuvre ne se rapporte pas vraiment au contexte, mais comme souvent en pareil cas c'est la diction qui importe. Chose dont le fmuuvvh se tire fort bien. Il consulte sa montre.
— Permets-moi de t'offrir ce modeste cadeau. Trois, deux, un : top départ.
A cet exact instant, une conète fait irruption et parcourt le ciel.
Conète : Appartient au sous-groupe des comètes baveuse. Fonctionne à l'alcool pur, grosso modo. Possède un noyau protéiforme entouré d'une bonne couche de gelée fraîche dont la surface veloutée est comestible. Traîne une abondante chevelure de glace pilée. Zigzague à l'occasion pour une raison jamais élucidée. Apparaît le dernier jour du mois chaud des années trissextiles (et encore pas toutes).
— Quelle splendeur.
— Ce n'est pas tout. Attention!
Il baisse la main une nouvelle fois. Sur-le-champ, la voûte céleste grouille d'étoiles filantes aux nimbes tape-à-l'œil. Chacune suit un itinéraire fantaisiste.
— Rien que pour toi.
— C'est trop, mon amour.
— Laisse. Broutille. Merveille bien terne comparée au charme de ta présence.
— Pour tant de splendeur, je puis faire des folies.
Il l'enlace tendrement.
— Y compris une chose comme…
— Comme?
— Apprendre la cuisine?
La question étant cruciale, elle prend le temps de réfléchir.
— À condition que tu étudies le protocole.
— Marché conclu.
Il clôt la discussion par un baiser. Le fmuuvvh en profite pour entreprendre de subtiliser la pochette qui glisse lentement. Lèvres unies à son chevalier servant et yeux fermés, elle frappe d'un coup sec la tignasse du filou avec le sac. Notre coupable s'éloigne l'air innocent pendant que le roi des vols rit.
Fin
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