Livre n°2 (suite de « Bon vol »)
Combats aériens en voitures volantes… Le Maréchal-Roi surveille tout.
BONNE FETE
Se voit absorbée par un mur aveugle, la clarté bleuâtre des deux lunes. Derrière œuvre une Association Bienfaisante d'Administration Titrée qui sert de couverture à des intérêts qu'on ne peut ici nommer.
(Les A. B. A. T. viennent en aide exclusivement aux dignitaires d'Etat souffrant d'un cruel manque de luxe ostentatoire.)
Dans une salle propre aux régimes infects, d'innombrables contrôleurs et contrôleuses sont postés devant de beaux moniteurs. Un énorme casque sur la tête, ils les observent avec froideur. Même quand il s'agit de la relation torride d'un couple imaginatif. Comme à l'accoutumée, ils prennent quelques notes pour leurs rapports. Au milieu des indiscrets, Glïnzhibitzlouille s'entretient avec le concepteur d'une mallette spéciale. L'ingénieur explique son maniement. Chaque lieu placé sous surveillance est numéroté. Le conseiller fait un essai. Au petit bonheur, il tapote un chiffre. Quand l'image apparaît, l'informaticien se gratte les cheveux, gêné. Sur l'écran, Glïnzhibitzlouille se reconnaît. L'inventeur bredouille une explication vaseuse dont le conseiller perçoit l'écho métallique au travers des haut-parleurs. L'image est d'une netteté parfaite. Avec déplaisir, il constate que sa pommade dermique — ruineuse — n'a pas l'effet escompté.
Marchant sur des œufs, l'employé traverse le bureau de l'autocrate restauré. A une distance respectueuse du Maréchal-Roi, il se casse en deux.
— Relevez-vous, Glïnzhibitzlouille.
Il se redresse.
— Que signifie cette mascarade?
La peau du subalterne est constellée de minuscules pansements. Un observateur inattentif croirait qu'il s'agit de confettis.
— Que votre Majesté Remarquablissime se rassure : une simple allergie. Nullement contagieuse.
— Mes geôles ne sont pas contagieuses non plus, alors gardez vos bacilles.
L'avertissement déclenche quantité de tics grotesques qu'il s'applique à masquer.
— J'entends bien, Sire Enchanteurissime.
En procédant à une révérence acrobatique, il manque se rompre le cou.
— Mes respects les plus déférents, Sire Incomparablissime. En cet équipage, votre Majesté Admirablissime personnifie la distinction achevée. Par ailleurs, le discours du pardon était remarquable : un texte d'anthologie. Et votre Majesté Incroyablissime a su tellement bien garder son calme.
Le despote se retourne soudain. Il donne un coup de cravache monstrueux au fauteuil placé derrière lui. Une famille lourde de sopentths qui pique-niquait sous le coussin éventré se rue vers la sortie en hurlant comme des possédés. Quelques papiers gras volettent dans leur sillage. Paniqué, Glïnzhibitzlouille étouffe un cri aigu en fourrant son poing dans la bouche. Il bondit sur place à la façon d'un ressort caractériel.
— Petit conseiller, venez-en au fait.
— Oui, Sire Eblouissantissime. Mademoiselle Vealmioun par ses dernières.., facéties a encore permis d'augmenter la popularité de votre Majesté Prodigieusissime. Les directeurs de chaînes seraient désireux…
— Vous êtes peut-être enthousiaste sur les…
Le monarque cherche le terme congruent.
— …dispositions de ma nièce, moi pas. Est-ce clair?
— Très clair, Sire Magistralissime.
Le tyran s'approche d'un vitrage ensoleillé. Utilisant son monocle à la façon d'une loupe, il dirige le rayon entre les pieds ombreux du siège vandalisé.
— Je ne veux plus voir cette.., créature près de moi. Ou il vous en cuira.
Une sopentth attardée quitte son refuge ventre à terre en poussant des braillements d'hallucinée, suivie par un panache de fumée âcre.
— De sorte que vous trouverez peut-être les.., facéties de ma nièce moins exaltantes.
Les tempes du subordonné se couvrent d'une copieuse sudation.
— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire?
Soucieux, il répond avec retard.
— …Oui, heu! non! Voilà, Sire Fascinantissime. L'O. O. O. estime que demeure un point crucial, lequel a pour nom : Yhalniv Jrauseilöen. Ce révolutionnaire donne l'image d'une personne beaucoup trop désintéressée. Compte tenu de sa popularité, il conviendrait d'agir avec finesse.
Un vilain bouton fleurit au bout de son nez.
— Nos bureaux sont prêts à relever le défi.
D'un coup d'œil circulaire, il s'assure qu'aucun indiscret ne se trouve dans le bureau : contre toute logique. Le seul espoir pour un intrus de pénétrer dans la pièce serait à titre posthume.
— Par des indiscrétions, nous savons que Damoiselle Vealmioun be Hastros-Kriptel éprouve une certaine attirance pour l'ex-inculpé.
Le bourgeon prospère.
— Une mignonne disposant de beaucoup d'argent : qui résisterait? On se borne à organiser une rencontre "romantique", et le tour est joué.
Sa grosseur atteint à présent celle d'un beau bubon.
— Le rebelle philanthrope montre sa vraie nature d'arriviste : complètement discrédité.
La démangeaison est insupportable.
— Ce plan aurait-il l'agrément de votre Majesté Etincelantissime?
— Avant de me prononcer, petit conseiller be Glïnzhibitzlouille, dites-m'en davantage.
— Oui, Sire Splendidissime. Voici le canevas.
Il n'ose pas se gratter : un supplice.
— Une réception officielle où l'on invite des personnes ayant fait preuve d'initiative (ce prétexte ou un autre). La partenaire du trublion sera comme par hasard mademoiselle Vealmioun.
Il en louche.
— Si bien que l'O. O. O. peut d'ores et déjà faire une prédiction.
Il dit avec suffisance.
— Après quelques danses, le joli cœur fera sa déclaration.
La badine effleure une rangée de livres, provoquant une traînée enflammée.
— Votre Majesté Fabuleusissime pourra d'ailleurs le vérifier en temps réel.
— Comment cela?
— Que votre Majesté Flamboyantissime me permette de lui présenter un petit bijou de technologie.
D'un mouvement de cravache infime, il donne l'agrément.
— Le triple O espère que votre Majesté Transcendantissime appréciera ce cadeau.
Sur une table, le subordonné pose la mallette qu'il gardait au fond de sa poche ventrale.
— L'appareil contribue au perfectionnement de l'Assistance Cérémonielle.
Assistance Cérémonielle : Dans une dictature coutumière, le concept "espionner chaque individu" est proscrit. Tout du moins la chose se pratique, mais nul ne doit le dire. Alors on parlera d' "aide pour éviter l'inconvenance". Sigle que la multitude prononce comme une exclamation. Ce dogme universel s'applique à d'autres formes de dictature.
Assistance Idéologique : Dans une dictature politicienne, on parlera d' "aide pour éviter l'égarement antirévolutionnaire". Sigle prononcé comme un verbe.
Assistance Théocratique : Dans une dictature religieuse (excusez ce pléonasme), on parlera d' "aide pour éviter la mécréance". Sigle prononcé comme un adjectif.
— Il suffit de composer le numéro du lieu désiré. Si votre Majesté Suprêmissime veut bien essayer.
Le souverain tape un chiffre au hasard. L'écran montre un local à photocopieuse où travaille une stagiaire. Entre le concepteur de la mallette-espion. Il pousse d'un geste langoureux le verrou. La midinette argue des risques de flicage. Le bellâtre ricane. Avec dédain, il affirme.
— Pas de panique. Je viens de vérifier : ni caméra ni micro ici. J'en mettrais ma main au feu.
Un véhicule rouillé, cabossé s'approche du palais des Trembles. Ronflant, hoquetant, toussant, il survole des appareils luxueux et se pose devant un porche soutenu par deux vaillantes cariatides. Ce pavillon, aussi somptueux qu'imposant, n'est en fait qu'un modeste bâtiment intégré dans une aile secondaire très éloignée du corps de logis.
Présentement au ralenti, le moteur produit à intervalles irréguliers des sortes de détonations inquiétantes. Les tôles vibrent sur des tons variés. Certains accessoires stridulent ou tintinnabulent. Des jointures se chamaillent. Des articulations cognent sans désemparer. Des jets de vapeur aléatoires s'échappent par différents interstices. A l'évidence, le tacot vieillit mal. Ses jours paraissent comptés. Revêtu d'un costume grandiose, le portier se porte témérairement au-devant de l'antiquité. Avec sa voix de stentor, il braille.
— Mon gars, les véhicules-poubelles sont interdits dans la cour d'honneur. Va déposer ton tas de ferraille derrière le bâtiment. Là-bas. On a une entrée de service.
Le pilote hausse les épaules et remet les gaz. Une élégante surgit. Elle fait des signes impatients, réclamant le retour du fuyard.
— Ce monsieur est avec moi.
L'employé s'incline devant la jeune fille.
— Par exemple. Mes hommages, Damoiselle be Hastros-Kriptel. J'ignorais….
Le tacot effectue une marche arrière accélérée. La mécanique rugit. Les pignons déraillent. Quelques tôles putschistes, écrous séditieux et têtes de boulon sécessionnistes s'égaillent le long du chemin. Yhalniv descend de sa machine. D'un geste désinvolte, il jette la clef au voiturier. En hâte, le portier s'approche de celui-ci. Pour ne pas désobliger les hôtes, il baisse la voix (aucune différence perceptible).
— Placez ce.., cette.., ce…
Le mot adéquat ne vient pas.
— Voyons, par là. Dans le renfoncement. Bien au fond.
— Au lieu de prendre cette guimbarde, vous auriez pu venir avec moi, monsieur Jrauseilöen.
— Non merci, Damoiselle be Hastros-Kriptel. Je tiens à la vie.
Elle rétorque non sans panache.
— Que croyez-vous? J'ai posé mon appareil comme une fleur. Sur un mouchoir de poche.
— Vous allez me faire regretter mon véhicule sécurisant.
Un jeune employé arrive en nage.
— Voici vos clefs, mademoiselle.
Il s’ébroue.
— Courir jusqu'au milieu du parc, ça fait une trotte.
En aérant sa chemise, il reprend son souffle. Avec discrétion, elle fait comprendre qu'ajouter des éclaircissements serait superflu. Il ne décode pas la muette indication.
— Votre Xib 33 se trouve maintenant à proximité. Rien autour, comme demandé. Le décollage sera facile.
Elle rougit. Elle verse néanmoins un bon pourboire.
— Un mouchoir de poche?
— Inutile d'en faire des gorges chaudes. Simple contre-performance. Et puis le Xib 33 a une telle sensibilité. Je voudrais vous y voir.
— Vous avez raison, miss. Je voudrais m'y voir.
— Quoique vous fissiez l'intéressant, cela ne change rien. Ces nouveaux appareils sont très nerveux. Beaucoup plus que les modèles d'antan.
— Bien sûr, vous pouvez faire la comparaison.
— Ben…
— A ce propos…
— Changeons de sujet, s'il vous plaît. Aujourd'hui est un jour de fête. Tâchons de nous récréer.
— Exact, on vient ici pour s'éclater.
Un ballon décoratif troué par la plume de Vealmioun crève au même instant. Elle se réfugie dans les bras de son partenaire.
— Je ne l'entendais pas ainsi.
Elle rit de sa frayeur tandis qu'il retire les morceaux de baudruche accrochés au chapeau.
— Et moi je ne l'ai que trop bien entendu.
Il recule pour faire claquer ses talons. Avec une galanterie inattendue, il s'incline.
— Donnez-vous la peine d'avancer, aimable Damoiselle et pilote éminent.
Elle préfère ne pas relever, sauf le menton.
Un huissier au costume inouï annonce les participants avec solennité. Il présente le roturier du bout des lèvres. Yhalniv élève la voix.
— Un nom dépourvu de noblesse : on fait entrer ici n'importe qui. L'accès devrait m'être interdit, à juste titre.
— Vous êtes bête, monsieur Jrauseilöen.
— Vous venez de me démasquer.
— Que serais-je si vous l'étiez vraiment?
— Un ange de lumière.
— Vilain flatteur.
— Pourquoi flatteur?
— Heu? Votre présence d'esprit est redoutable. J'ai déjà une répartie de retard.
— Dans ce cas revenons en arrière. A défaut de titre, je pensais me parer de cette désignation : "sorti d'une grande prison". Mais depuis que vous avez connu ces lieux : terminé! Si tout le monde y accède, où est le prestige?
— Comment avez-vous le cœur de plaisanter sur ces choses?
— Parce que je n'ai pas de cœur.
— Cela ne m'étonnerait guère. Quelqu'un qui vous fait attendre. Car j'ai attendu, monsieur Jrauseilöen.
— Moi aussi.
— Ah oui?… Ah! Je vous informe que j'ai payé pour cela. Le prix fort.
— Alors match nul.
— Il n'empêche. On ne fait pas attendre une dame.
— Une dame? Un observateur impartial dirait : "gamine".
— Je suis majeure.
— Voilà qui change tout, madame.
Chaque invitée porte un bouquet offert par son cavalier. Elle est la seule à faire exception. Tel un prestidigitateur, il sort un assortiment de fleurs divinement arrangées.
— Oh!
— Je ne connais pas bien les usages, miss. A quel moment, quelle quantité, avec quelle formule? Si j'en avais un, je dirais : c'est de bon cœur.
— Maintenant je le sais : vous en avez bien un.
— Alors il est en pierre.
— Comment pouvez-vous dire cela?
— Avec la bouche.
— Votre désinvolture cache l'essentiel.
La jeune fille montre les fleurs.
— Elles parlent pour vous.
— Et que racontent-elles?
— Je ne vous le dirai pas car leur message prêche trop en votre faveur.
— Alors elles mentent.
— C'est elles que j'écoute, et pas vous.
Elle place les fleurs contre une oreille : comme un écouteur. Le nez dans son bouquet, une invitée s'en étonne.
La galerie reflète un luxe insolent. Il y a des miroirs partout : contre les murs et au plafond. Une foule de pendeloques oscillent au moindre déplacement d'air, diffusant des sons cristallins. D'innombrables éclats lumineux slaloment entre les surfaces réverbérantes.
— Je dois me rafraîchir. C'est l'affaire d'une minute.
Elle s'éloigne puis s'arrête.
— Je me permets de vous le rappeler. L'invitation le spécifie en toutes lettres : aucune autre danseuse que moi.
— Et quand on ne sait pas danser?
— Je sais que vous savez.
— A l'évidence, vous êtes bien placée pour le savoir.
— N'en tirez aucune conclusion. On ne m'a presque rien dit sur vous. Je ne mens pas.
— Comme pour le mouchoir de poche.
Elle a besoin d'un instant de réflexion.
— L'appréciation d'une métaphore peut varier selon les points de vue. Mais en voilà assez, monsieur Jrauseilöen. J'espère vous retrouver au même endroit. Ai-je votre parole?
— Bien! m'dam!
Il hèle un serveur planté derrière une table.
— S'il vous plaît. Pas d'alcool. Je pilote.
Retenu à une coupe vide, un invité enchaîne.
— S'il vous plaît. De l'alcool. Je pilote.
Sans regarder l'insouciant, il soliloque.
— Un ami dit la même chose : il ne me parle plus.
— Evidemment, il exècre vos réflexions.
— Je ne lui ai fait aucune remarque.
— Tiens! alors pourquoi?
— Changement d'adresse.
— Loin?
— Même pas.
— Je fréquente tous les bars des alentours. Où réside-t-il?
— Au cimetière.
Le buveur recrache sa boisson. A l'autre bout de l'immense galerie, on accorde des instruments. Une oreille non exercée prendrait ces bruits pour un combat de fmutozzhs sauvages avec des kiajmuvvhs enragés.
— Mon cher, où vous ai-je donc rencontré? A l'île du Saint Dandy, non?
L'éthylique est doté d'un fort accent mondain. Sa peau n'hâle qu'au soleil lointain.
— Non!
— Chez les Druvtine, non?
— Non!
— Plongée sous-marine en lagon tropical, non?
— Non!
— Croisière au pôle, non?
— Non!
— A la station Cimes-jet-society, non?
— Non!
— J'y suis. Le yacht du Prince, non?
— Non!
— Bah! Peu importe.
D'une pichenette, il propulse l'olive qui encombre son élixir vers un seau à glace. Après un rebond, le fruit se perd dans la robe d'une invitée callipyge. Le buveur se tourne en hâte.
— Figurez-vous, dans la cour d'honneur, qu'entrevois-je? Irrésistible! Un véhicule égaré.
Il s'esclaffe. Son hilarité s'achève en emballement de perceuse.
— Je vous le donne en mille : un Xib 20.
— C'est le mien.
— Mmm! Je vois. Une pièce de collection. J'ai comme vous ce hobby. Un conseil : soignez davantage la carrosserie. Mais l'entretien d'un parc, je vous l'accorde, quel souci. Et je ne parle pas de mon Xib 32 : toujours en réparation.
— Le moteur craint les pics thermiques. Sa ventilation est sous-dimensionnée.
— Vous avez le même problème. Mon garagiste ose me soutenir…
Seins en avant et décolleté profond, une beauté s'introduit dans la conversation. Sur un ton snob, elle s'adresse à Yhalniv.
— N'écoutez pas ce raseur, il ferait bâiller un insomniaque sous ecstasy.
— Très chère, pourquoi m'abandonnâtes-vous lâchement?
— Vous errez pas, mon ami. Je vous fuis.
— N'est-elle point adorable?
Avec effronterie, la belle plante repousse son compagnon. Elle prend Yhalniv par le bras et l'entraîne plus loin.
— Seriez-vous esseulé, mystérieux étranger?
— Parti pour se faire peinturlurer, le minois de ma cavalière rode dans les parages.
— Qui va à la chasse perd sa tasse.
(Proverbe local.)
— Profitons-en.
Elle s'accroche à lui.
— Pour un faux pas, je tombe dans vos bras.
— Hélas, me voici enchaîné à ma partenaire. Autrement, on me passe par les armes ou je passe par ses larmes.
Elle émet un rire flûté.
— La gredine.
Vealmioun cherche son cavalier. Elle n'apprécie pas de le retrouver en compagnie d'une rivale trop bien pourvue par la nature.
— Voulez-vous me faire danser maintenant, monsieur Jrauseilöen?
— Sans musique, nous allons innover.
Chacun rit : elle aussi, mais jaune. Tirant son partenaire par la manche, elle grommelle.
— Il y en a qui ont un fameux toupet.
— Vous disiez?
Elle lui adresse un charmant sourire.
— C'est sans importance.
Les musiciens commencent à jouer. Le rythme se traîne. Les danseurs ont une allure empesée. Ne blâmons pas l'orchestre ou les couples. Fruit d'une succession de coutumes aristocratiques, ce divertissement réglé comme un opéra militaire a fini par chasser tout naturel.
— Je suis ravie de constater que vous connussiez bien cette danse.
— Il faut savoir s'adapter quand on bourlingue. Je pourrais aussi vous montrer certaines figures d'une lointaine peuplade.
— Ici, mieux vaudrait pas.
— Exact, cette cadence est inadéquate.
— Parmi les différents styles, avez-vous une préférence?
— Toutes les danses de séduction se valent. Prenons les rjakravvhs à croupe écarlate…
Rjakravvh : Entrepôt à bananes vivant. Sa façon d'imiter est sans pareille. On le trouve en boîte. Abuse des grimaces : avec l'âge, on ne lui apprend plus à en faire. Patron, il n'est pas un modèle. Son argent n'a aucune valeur. Ne manque pas d'adresse en forêt. Décortique les branches de son arbre généalogique.
— Me confondriez-vous avec l'un d'eux?
— Non, ils vous surpassent : en force.
— Charmant compliment.
— Je dois me rattraper : miss, vous êtes très en beauté.
— Vraiment, vous trouvez?
— Quand je cherche.
— Vous n'êtes pas sérieux.
— Au concours d'élégance, vous recevriez un prix.
— Trop aimable.
— Je n'ai pas précisé lequel.
— Je m'attends à tout.
— Obtient une récompense, celle qui est la plus mal fagotée.
— Mufle!
— On vous la refuse. C'est mon dernier prix : vous méritez le premier.
— Pardon pour "mufle".
— Si nécessaire, en moi, l'ouïe dort.
— Malheureusement, il y eut répétition.
— Le même mot trouva l'huis clos.
— Vous me réduisez à quia.
— Alors concentrons-nous sur les évolutions.
Il l'entraîne dans des figures innovantes. Les musiciens se démènent de plus en plus. Elle le suit à la perfection, créant parfois des mouvements inédits. Un cercle d'admirateurs se forme autour d'eux. Les morceaux se succèdent, leur tempo diffère. Ils en négligent aucun. L'orchestre devient assourdissant. Les paroles du jeune homme sont couvertes par le boucan.
— Impossible de se parler : trop de bruit. Venez.
Elle ne saisit pas une syllabe.
— Il faut que je vous dise quelque chose.
Il la tire vers une sortie. Elle s'en étonne. Soudain elle comprend. Ses yeux brillent, dévoilant sa secrète attente : une foule de mots doux susurrés à l'oreille.
Sur l'écran de la mallette-espion, on voit le couple pénétrer dans une pièce silencieuse. Les jeunes gens s'arrêtent devant un instrument de musique monumental. On entend la voix de Glïnzhibitzlouill, très affirmative.
— Votre Majesté Formidablissime constatera que la prévision de l'O.O.O. se révèle…
— Faites silence, petit conseiller. J'écoute.
— Oui vo.., Illustr…
Elle tapote le clavier d'une main distraite. L'instrument est une sorte d'orgue rond. Les notes fantaisistes s'égrènent avec harmonie.
— Ici au moins on peut s'entendre.
Elle rayonne de joie.
— Je l'espère bien.
— Ah?… Très spirituel. Je ne vous connaissais pas ce don.
— Vous m'inspirez.
— C'est mieux qu'expirer. Mais trêve de plaisanterie. Comment dire…
A son tour, il appuie sur quelques touches. Les bribes musicales se répondent joliment. L'air gêné, il pèse chaque mot.
— Voilà, miss. Je suis venu. J'ai dansé avec vous : seulement vous. Ce fut un plaisir. J'ai fait preuve de courtoisie, me semble-t-il. Bon. Il se trouve qu'à présent des occupations m'attendent. Vous avez votre aérolux pour rentrer.
Sur un couac, elle suspend sa musique.
— D'autres invités brigueront l'honneur d'être votre cavalier, au cas où vous désireriez retourner sur la piste. Je vous demande donc la permission de me retirer.
Il s'incline.
— En vous souhaitant de…
Elle grogne, lui coupant la parole.
— C'est bien ma chance.
Les notes discordantes qu'elle frappe témoignent de son changement d'humeur.
— Mon absence ne devrait pas vous causer d'embarras.
— Ce raout est pourtant réussi. Ne le trouvez-vous pas agréable? Quelque chose vous eût-elle irrité?
— Rien de tout cela.
— Ai-je commis un impair qui vous contraria? Dites-le-moi. Ne dansais-je pas assez bien? Existerait-il une autre raison? S'il faut modifier mon comportement, je le ferai.
— Mais non. Qu'allez-vous chercher? Je n'ai aucun reproche à vous adresser.
— C'est clair, je comprends tout maintenant. Vous allez rejoindre cette fille sans-gêne qui ne dissimulait rien de ses intentions. Ni du reste d'ailleurs.
— Je ne la connais pas et l'histoire est d'ailleurs finie avant d'avoir commencé.
— Alors pourquoi partir si tôt? Ma compagnie vous déplaît-elle?
— Non, au contraire. Il ne s'agit pas de cela.
— Votre départ peut attendre, n'est-ce pas? Il n'y a aucune urgence. Alors quoi?
— Puisque vous demandez la vérité : je ne me sens pas à ma place ici. Avec un invité, nous échangions quelques mots. Les gens qu'il fréquente me sont inconnus. Ses activités, je ne les pratique pas. Là où il va, je n'y mettrai jamais les pieds. Avec lui, ou vous du reste, nous n'avons aucun point commun : culture, valeurs… Vous réalisez? Que faisons-nous ensemble? Mieux vaut que je m'en aille.
— Je vous en prie.
— Pourquoi resterais-je?
— Ben?…
Sur un ton intimidé, elle joue son va-tout.
— Pour moi.
— On ne se connaît pas.
— Eh bien! justement.
— Cela ne nous mène à rien.
— Et patati et patata. Vous ne faites qu'objecter. En toute franchise, j'ai peu d'amis… Vous m'êtes sympathique. Voilà une raison. Cet argument vous satisfait-il?
— On ne comble pas le fossé qui nous sépare avec des mièvreries. Soyez réaliste.
— Vous oubliez l'attirance suscitée par de doux sentiments?
— Un caprice de petite fille riche. Ce qui vous résiste est un défi. Mais une fois obtenu, son attrait s'évanouit. Vous confondez attirance et convoitise.
— Vous me connaissez mal.
— Précisément, c'est parfait ainsi.
— Négligez les considérations pécuniaires.
— Facile à dire pour vous.
— Ecoutez. J'entrevois une solution. Vous le savez, je dispose de ressources considérables. Sans que cela me prive, je puis offrir beaucoup. Comprenez-vous? Ainsi disparaîtront les problèmes auxquels vous fîtes allusion.
— En somme, je deviens une sorte de gigolo.
— Tout de suite, le mot blessant. Vous voyez le mal partout.
— Sans doute pour l'avoir trop fréquenté.
— J'ai une idée. On pourrait considérer les choses autrement. Par exemple, vous percevriez une rétribution en contrepartie d'un travail : à définir.
— Je vois le topo. Nous faisons les boutiques et je porte vos emplettes, cinq pas en arrière. Avec une livrée pour chaque saison.
— Ne soyez pas désagréable. J'essaye de vous aider. Voilà! Je pense à une activité valorisante : garde du corps.
— Laissez-moi rire. D'une part, vous en avez nul besoin.
(Observation judicieuse. Dans une dictature bien totalitaire, les rues sont d'une entière sûreté. Pour les personnes autorisées à y circuler, s'entend.)
— D'autre part, je refuse les armes.
— Elles vous font peur, hein? A moi aussi.
— Ce n'est pas la question. Elles me rappellent de mauvais souvenirs.
— Ah oui? Comment cela?
— Laissez tomber. Quelque chose qui ne vous regarde pas.
— Mais si, au contraire. C'est tellement intéressant. Dites-le-moi.
Il joue les notes finales d'une mélodie connue. L'ultime son caverneux ébranle l'ameublement. Elle enchaîne en interprétant le début.
— Je ne vous quitterai pas d'une semelle avant d'en savoir plus.
Elle se plante devant lui et croise les bras. Il hausse les épaules.
— Les armes font des dégâts, pas seulement matériels.
— Sans doute, et alors?
— Alors : point final.
— Ah non! Pas de pirouette. Vous devez m'en dire davantage.
— Je ne vous dois absolument rien.
— Vous m'avez envoyé en prison.
— Vous aussi.
— Au nom de notre amitié.
— Nous ne sommes pas amis.
— Nous allons le devenir.
— Ne rêvez pas.
— Vous m'agacez. Oh! et puis après tout, point besoin de plus d'explications. Je vais deviner. Un accident? Vous avez blessé quelqu'un.
— Pas que blessé.
— Comme c'est triste. Vous avez tué quelqu'un?
— Pas seulement.
— Comment cela? Ah! Deux personnes?
— Vous n'y êtes pas.
Ses traits s'empreignent de gravité.
— Vous l'aurez voulu. J'ai tué des hommes.., des femmes.., des enfants.
— Mon Si Haut! Vous : un serial killer. C'est horrifiant!
— Pour de tels actes, on vous offre des médailles. Et des médailles, j'en ai trop reçu.
Sa frimousse décomposée retrouve son aspect serein.
— Je ne peux me le pardonner.
— Nul ne vous blâme. L'époque le commandait. Vous êtes absous.
— Le pardon des autres, je m'en moque. Il n'y a que le mien qui m'importe. Seulement celui-là, jamais je ne l'obtiendrai. Je ne le sollicite même pas.
— Je vous plains.
Deux petites larmes perlent.
— Je n'en vaux pas la peine.
Elle fouille son réticule.
— Je souffre d'empathie.
Elle en extrait un fin mouchoir.
— Une seconde, je me mis à votre place.
— Règle d'or : refuser de s'apitoyer sur soi-même.
— Vous avez raison, oublions le passé. Songeons à votre avenir.
D'un doigt mutin, elle joue quelques notes pleines d'entrain.
— Vous ne seriez pas même contraint d'accomplir un travail. Il suffirait de sauver les apparences.
— Bravo! Et on tombe sous le coup de la loi : emploi fictif.
— Rien ne vous échappe. Eh! bien parfait. Vous ferez toutes les heures nécessaires en ma présence. Je serai la dernière à m'en plaindre.
— Excepté qu'aucune offre ne me convient.
— Ah! kratz! Excusez-moi.
Il balaye l'écart de langage d'un geste vague.
— C'est pénible à la fin! Essayez de vous montrer un peu coopératif.
— Il y a un travail que j'accepterai de faire. Un seul.
Elle arbore un large sourire.
— Très bien. Vous devenez raisonnable.
Regardant son reflet que renvoie l'instrument verni, elle traque une mèche rebelle.
— Lequel?
— Ah! je ne vous le dirai pas.
— Oh non! Ce n'est pas du jeu. Comment trouver?
— En se creusant la cervelle.
Elle pousse un soupir de résignation.
— D'accord. Voyons, voyons…
Sa mine se transforme en champ de bataille.
— Jardinier?
— Je ne vous ferai pas de fleur.
Il effleure les touches. Un aria sort de l'orgue.
— Sans réponse juste…
Il fait sonner l'octave la plus basse.
— Je ne signe rien.
— C'est du chantage.
— Au lieu de vous plaindre, continuez à réfléchir.
— Peintre.
— Pas de pot.
— Entraîneur.
— Laissez courir.
— Electricien.
— Négatif!
— Terrassier.
— Mauvaise pioche.
— Musicien.
— Du pipeau.
— Kinésithérapeute.
— Pas question d'y toucher.
— Hum! pas cela, ni cela. Encore moins cela. Non plus. Non plus. Et non plus. Je n'y arrive pas. C'est trop difficile.
— Cherchez bien.
— J'aurais besoin d'un indice.
— Chez vous, cela répond à une incompétence.
Elle pense tout haut.
— La belle affaire, il y a tant de domaines où je suis lamentable.
Une inspiration se fait subitement jour.
— Ne serait-ce point.., le pilotage? Comment bien atterrir.
— Pas seulement atterrir.
Inconsciemment, elle prend une pose de douairière embauchant du petit personnel.
— Avez-vous les qualifications requises?
— Je possède des rudiments.
— Lettre de recommandation?
— Non.
— Références d'anciens employeurs?
— Aucunes.
Elle réfléchit un instant.
— Du moment que j'ai votre acceptation. Au point de vue rétribution, je puis vous verser plus que le tarif syndical.
— Non!
— Beaucoup plus?
— Non!
— Beaucoup, beaucoup plus?
— Non!
— Encore plus que cela?
— Non!
— Bien au-delà?
— Non!
Il descend la gamme.
— Ah! je saisis. Tarif syndical net?
— Non!
— Moins?
— Non!
— Encore moins?
— Non!
— Presque rien?
— Non!
— M'abuseriez-vous?
— Non!
— Je donne ma langue au fmutozzh.
— Pas un sou.
— Impossible!
— C'est à prendre ou à laisser.
— Mais pourquoi ce rejet d'une rémunération?
— Je vous dois bien cela.
— Quelle idée! Je ne sache pas que vous fussiez mon débiteur.
— A cause de moi, vous avez connu la prison. Je le regrette.
— C'était mérité. Par ma faute, vous-même y allâtes. Donc acceptez mon argent.
— Hors de question.
— Bon! Je vois qu'il est inutile d'insister. Vous avez le dessus. Je signe tout de suite.
— Ma parole suffira.
— Et que diriez-vous d'un cadeau de bienvenu? On ne regarde pas le prix.
— Rien!
— Vous êtes dur en affaire.
— Maintenant, puis-je vous quitter?
— Avant de répondre, j'aimerais savoir quelque chose.
— Oui?
— Votre promesse concernant ce travail est-elle définitive?
— Absolument.
— Quoi que je dise maintenant?
— Bien entendu.
— En ce cas, désolée! Vous resterez jusqu'à la fin.
Il siffle, l'air agacé. Elle minaude.
— Faites un petit effort. S'il vous plaît.
Elle fouille son réticule.
— C'est écrit. Le cavalier accompagne sa partenaire jusqu'au terme de la réception.
Elle lui tend le carton gris.
— Regardez.
Il grommelle.
— J'aurais dû me méfier : on apprend beaucoup en prison.
— Etes-vous très mécontent?
— Mais non, patronne. Juste désappointé.
— J'aimerais tant vous satisfaire.
— Vous savez comment.
La répartie ne se fait pas attendre.
— C'est non!
L'écran s'éteint et la mallette est repliée sans douceur.
La plupart des invités assiègent le buffet. Tels des cyclistes à l'arrivée d'une étape de montagne par grand soleil, les instrumentistes fourbus se désaltèrent. S'exprimant sur un ton fort mondain, une élégante s'adresse à Vealmioun.
— Où étiez-vous, ma chère Vealmioun? Alors vous l'ignorez sûrement…
— Quoi donc, très chère Zouguytoulpath? Dites-moi, je vous prie.
A son sourire railleur se mêle une pointe de commisération.
— Mais que pourriez-vous faire, ma pauvre chérie? Nous savons tous à quel point vous êtes fâchée avec le pilotage.
Elle glousse puis se fait condescendante.
— Hors de portée aussi pour vous, cher Monsieur. Un matériel récent est indispensable.
Aucun serveur ne passe. Elle se débarrasse de son verre vide en le lui remettant. Il va aimablement le poser sur une table voisine.
— On m'en a touché un mot : vous posséderiez une espèce de.., cassolette volante.
Elle pouffe.
— C'est trop drôle. J'imaginais la scène.
Il reste imperturbable.
— A la fin, Zouguytoulpath, de quoi s'agit-il?
— Si vous y tenez, ma chérie. Ce charmant militaire, là-bas…
Perché sur le podium, l'homme rassemble un groupe d'invités.
— Figurez-vous qu'il nous propose un jeu aérien.
Elle se rengorge.
— Je pars avec mon tendre époux, Drébövkoualibould. Ah oui! Parce que je ne vous ai pas confié le plus beau. On concourt par deux. N'est-ce point une délicieuse attention que nous témoignent ces messieurs? Pour une fois, ils nous acceptent dans leur bolide. Dommage! C'est sans espoir pour vous.
Elle rit aux éclats, faisant tintinnabuler son sautoir. Vealmioun n'en supporte pas davantage.
— Ma chère, je vous annonce sur l'heure mon inscription : officielle.
— Non? Etes-vous sérieuse?
— Cette personne prendra les commandes du Xib 33.
Avec une certaine brusquerie, elle présente son cavalier.
— Monsieur Yhalniv Jrauseilöen.
La snob gratifie le plébéien d'une fraîche salutation.
— Ravie!
— Duchesse Zouguytoulpath be Rezpidigolm.
Il lui fait le baisemain.
(Geste en l'occurrence permis car mariée est la jeune femme. Effet du hasard ou le roturier connaît-il cette règle?)
— Mes hommages respectueux, madame! Vous nous accablez de votre réjouissante présence.
— Il est charmant.
Perdant son air folâtre, elle devient brusquement sérieuse.
— Monsieur Jrauseilöen, pilotâtes-vous déjà un Xib 33?
— Je n'ai pas encore eu ce privilège.
— Alors je vous souhaite bien du plaisir. Il pose déjà de gros problèmes à ceux qui sont rompus aux dernières nouveautés. Et je ne parle pas des rodéos d'une certaine chérie.
— Je ne vois pas à qui vous faites allusion.
La bêcheuse se tourne vers le plébéien.
— Dans votre cas, permettez-moi d'être directe : l'exercice tourne à la gageure.
Puis elle s'adresse guillerette à sa camarade de classe.
— Vous devriez renoncer, ma chère Vealmioun. Je dis cela pour votre bien.
— Vous êtes trop bonne, ma chère Zouguytoulpath.
Il leur fait part de sa réflexion.
— Je propose un autre plan, avec votre permission. Nous aurions ainsi de meilleures chances. Miss Hastros-Kriptel pilote. Et moi je lui prête mon.., aérodyne.
La froufroutante duchesse éclate de rire.
— Je me passe volontiers de telles suggestions, monsieur Jrauseilöen.
— Manqueriez-vous d'assurance?
— Ce n'est vraiment pas drôle.
La salonarde jubile.
— Oh! que si, très chère. Vous qui semblez raisonnable, essayez de la dissuader.
— Hélas! je n'ai pas son oreille. Bah! Prendre l'air nous fera du bien.
— Observation spirituelle : au sol. Mais je crains que là-haut vous fassiez moins le malin.
Le militaire mène sa troupe hors de la galerie. Zouguytoulpath trottine derrière eux. Elle crie aux traînards.
— Venez. Puisque vous aspirez au ridicule.
Vealmioun marmonne.
— Quelle chipie, celle-là.
— Vous semblez très amies.
Sa réponse cingle.
— Je l'aime beaucoup.
Elle boxe son réticule pour le renvoyer sur la hanche.
— Il n'empêche. Remarquâtes-vous comment elle parlait de votre véhicule : cassolette volante? Elle a dû le colporter partout. Et je passe pour qui, moi?
Près d'un miroir, elle redresse son chapeau.
— Ce n'est pas parce que votre fourbi évoque une marmite à fumigène qu'il faut le crier sur les toits. Quel sans-gêne. Surtout devant la personne.
— Cela ne risquerait pas de vous arriver.
— Quoi? Raconter que votre coucou ressemble à une passoire rouillée?
— Précisément.
— En aucun cas. Rien que d'y penser, j'en frémis d'horreur.
— C'est rassurant.
— Oh!
Elle toussote.
— Excusez-moi.
Un geste distrait révèle qu'il ne s'en formalise pas.
— Ses grands airs me tapent sur les nerfs. Il fallait lui rabattre son caquet.
Le jeune homme semble préoccupé.
— Nous n'allons pas participer à ce jeu, c'est du bluff?
— Comment faire autrement? Je me suis engagée. Me voici bien embêtée.., enfin, nous voici… Je m'accommoderai d'un résultat médiocre, voire moins. Ne soyons pas immodérément exigeants. Dites-moi, pensez-vous y arriver?
— Je ferai mon possible.
— Pourvu que vous nous évitassiez les railleries outrancières. J'espère ne point être trop déçue.
Comme pour fortifier une résolution chancelante, il frappe sa paume.
— Vous ne le serez pas!
En catimini, les jeunes gens s'assoient au fond d'une salle de briefing.
— Pour les retardataires, je résume : nous installons un système amovible sur chaque aéronef. Si votre appareil est touché, vous le saurez vite.
L'animateur émet un rire tonitruant.
— Ce nouveau modèle est une vraie réussite. Vous verrez : très amusant.
Faisant tressauter l'assistance, il souffle dans un mirliton.
— Mais je vous en laisse la surprise.
Il déroule des serpentins.
— On ne forme pas d'escadrilles : c'est chacun pour soi.
Evitant soigneusement d'atteindre la princesse, il jette quelques poignées de confettis. Non sans s'être beaucoup fait prier par les conseillers médiatiques, l'éminente personnalité a bien voulu accompagner le meilleur pilote (imbattable).
— Autrement dit : dogfight.
Après une longue hésitation, Vealmioun lève un doigt tremblant.
— Monsieur le militaire, puis-je poser une question?
— Affirmatif!
— Dans l'éventualité où notre appareil serait.., enfin je veux dire : quand il sera touché.., pourrait-on supprimer les effets que vous qualifiez d' "amusants". Pour ma part, j'estime…
Il l'interrompt sèchement.
— Négatif. Auriez-vous les chocottes?
Tout le monde s'esclaffe. La voix haut perchée de Zouguytoulpath s'élève au-dessus des rires.
— Hou! Hou! Elle a les chocottes-"e", elle a les chocottes.
— Pas du tout. C'était juste pour me renseigner.
Avec un sourire de façade, Vealmioun chuchote.
— On a le droit de poser des questions tout de même…
— Comptez-vous piloter?
— Merci! Une fois me servit de leçon.
— Vous avoir dans l'habitacle serait mon pire cauchemar.
Il s'adresse à Yhalniv.
— Si j'étais vous, malchanceux adversaire, je la ligoterais.
Ses collègues ajoutent.
— Avec un bâillon.
— Sans oublier de la mettre dans le coffre.
— Enveloppée dans une couverture.
— Epaisse!
— Plusieurs couvertures.
— Epaisses!
— Le tout fermé à clef.
Son sourire forcé montre des dents serrées.
— Ces messieurs adorent brocarder les civils.
Alors qu'il commence à écrire au tableau, le militaire braille.
— Sauf que, aux écouteurs, on avait l'impression d'entendre des rjakravvhs déchaînés : l'œuvre de mademoiselle.
Les rires éclatent. Sans se départir de sa moue boudeuse, la princesse dit.
— L'acmé de la bouffonnerie.
Elle vient de sonner l'hallali. Les civils s'engouffrent dans la brèche. Zouguytoulpath glousse.
— J'en avais mal aux côtes.
— Jugez de ma stupéfaction. Des cris pareils, aussi perçants.
— Quasi inhumains.
— Je m'en voulus…
Hoquetant, Drébövkoualibould doit reprendre sa respiration.
— …de ne pas avoir fait un enregistrement.
Vealmioun affecte l'indifférence. Elle se tourne vers son cavalier.
— Ils exagèrent beaucoup. Pfft! Peu me chaut. Je ne les écoute même pas. Sans doute, connaissez-vous mal ces jeux récents qui…
Zouguytoulpath chuchote à voix haute.
— Un moment, elle passe tout près. Verte, elle était!
— Jamais je n'eus peur.., requièrent une certaine dextérité. Alors permettez-moi de vous donner quelques indications. Esquivez les attaques : c'est conseillé aux néophytes. Les points que nous pouvons gagner…
Il s'enquiert civilement.
— Quel score avez-vous obtenu?
— Laissez. Pfft… C'est sans intérêt.
Zouguytoulpath claironne.
— Dix-neuf.
Un civil halé par les sommets (la marque de ses lunettes de haute montagne se détache sur son visage) paraît abasourdi.
— Je croyais que le minimum était cinquante?
— Il y a exception : en cas de gros dégâts.
Nouvelle explosion de rires. L'air inquiet, il s'adresse à sa partenaire.
— Si j'ai bien compris, ce jeu serait un simulacre de combat aérien? Il n'y a pas erreur d'interprétation de ma part?
Il s'agrippe nerveusement aux accoudoirs.
— Ne me cachez rien.
Ceux qui ont entendu (tout le monde) échangent des clins d'œil. Risquant la crise de fou rire, Zouguytoulpath mord son mouchoir. Face à cette nouvelle déconvenue, Vealmioun essaye de faire bonne figure.
— En effet, il…
L'animateur interrompt l'instant récréatif.
— Votre attention, s'il vous plaît. Rendez-vous au parc de la Gloriette : ici.
L'animateur désigne l'endroit sur la carte à l'aide d'une règle.
— Respectez les points de passage, en particulier les n°2 et 3.
L'itinéraire présente une succession de virages en épingle à cheveux. Plusieurs segments du trajet se croisent. Se déplacer au sol comporte bien moins d'obstacles qu'en l'air : couloirs aériens, secteurs militaires, zones urbaines, réserves naturelles, propriétés de dignitaires… La notion "à vol d'alsinffh" est une vue de l'esprit.
— Pour cette partie-là : 1800 pieds. Impératif! La dernière météo indique : vent d'Ouest 12 nœuds. Petits cumulus : 5000 pieds. Visibilité horizontale : 25 nautiques.
Certains civils griffonnent quelques notes au dos d'une main comme le font les pilotes de guerre.
— Des questions?
Doigts crispés au fauteuil, Yhalniv reste pétrifié. Bouillant, l'animateur attend un abandon explicite. Vealmioun regarde son partenaire consternée. Il s'apprête à parler, mais se ravise au dernier moment. Le visage fermé, il sombre dans un pesant mutisme.
— Alors on y va. Messieurs, veuillez régler vos montres…
Le parc de la Gloriette s'étend sur une immense surface plus ou moins vallonnée. Lieu éloigné de tout, aussi dépeuplé qu'un ministère de l'Education en période estivale. Les aérolux s'alignent impeccablement le long d'un chemin bordant une forêt. Parmi les différents modèles, il n'y a qu'un Xib 33 : celui de Vealmioun, qui manque. En arrière-plan se trouve une fourgonnette de luxe, complétée d'un majordome : délicate attention des organisateurs. Ganté de blanc, il distribue ses breuvages frais sur un plateau d'argent. Plusieurs techniciens installent l'appareillage de combat virtuel. On procède aux dernières vérifications. L'animateur s'impatiente.
— Qu'est-ce qu'ils fabriquent, ces zigotos?
Damoiselle Vealmioun be Hastros-Kriptel voulut jouer les cicérones. Elle souhaita montrer une salle renommée pour son plafond peint : style Zur XIV. Art pompeux où l'on retrouve un rococo tardif imprégné de maniérisme flamboyant, avec la touche particulière des avant-gardistes rétro. Elle termina sa visite, les pieds engloutis. Un étroit bassin décorait le centre de la galerie déserte : heureusement peu profond (environ sept pouces et deux ongles). Aussitôt se précipitèrent d'innombrables laquais gesticulants qui jaillirent par des portes dérobées. Ils tenaient des objets indispensables tels que : brassières, bouées, palmes, bouteilles d'air comprimé, masques de plongée, gaffes, épuisettes, jumelles marines, etc. Certains individus (grands) portaient des cuissardes d'égoutier. D'autres (petits) étaient juchés sur leurs échasses. Un résident subaquatique de la pièce d'eau réquisitionna une chaussure, bien décidé à en faire sa nouvelle carapace. Il s'engouffra dans un labyrinthe d'algues. Bref, ils prirent du retard…
— On ne va pas les attendre cent sept ans.
Il met la radio en marche. Avec un sourire narquois, il augmente le volume.
— Non mais, écoutez.
On reconnaît la voix de Yhalniv, perplexe.
— Et cela?
La réponse déborde d'anxiété.
— Prudence! Manette des gaz.
— Ce bouton?
— Pas la moindre idée.
— Bon! Je crois avoir tout compris. On y va.
— Aaaaaaaaaaaattention!
Il siffle.
— Je vous l'avais bien dit. Le Xib 33 est fort nerveux.
— Etonnant.
— Alors allez-y doucement.
— Après le décollage d'ordinaire les choses s'améliorent.
— Dou-ou-oucement, je vous dis.
— J'ai poussé à peine.
— OOOOOhhhhh!
— Surprenant!
— Iiiiiiiiiihhhhh!
— Je l'admets, il exige un certain doigté.
— Aaaaaahhhhh!
Le dialogue privé suscite l'hilarité générale. Les personnes éloignées allument leur radio afin de n'en rien perdre. Le majordome reste toutefois imperturbable.
— Point de passage numéro un : préparez-vous, on vire.
— Aïe-aïe-aïe-aïe-aïe!
— Pas mal, non?
— Mais nous sommes sur le dos.
— Maintenant, une petite pointe de vitesse.
— Ce n'est pas indispensaaaaaable.
— Il répond bien.
— Oui, mais nous sommes encore à l'envers.
— Point de passage numéro deux. Je ne vous préviens pas.
— Ou-iou-iou-iou-iou!
— Il ne pardonne rien.
— Peut-on se remettre à l'endroit?
— Point de passage numéro trois. Ça devrait aller.
— Oh là là là là là là là! Je ne parviens pas à m'y habituer.
— On redescend : vous ne le remarquerez même pas.
— Hou-ou-ou-ou-ou-ou-ou!
— Il est très manœuvrable.
— Moi, je modérerais : aaaaaaahhhhhh!
— Effectivement!
— Ar-ar-ar-ar-ar-rêtez!
— La perspective est trompeuse.
— Ouf!
— Incroyable!
— Dou-dou-dou-dou-dou-cement!
— Effarant!
— Là-là-là-là-là-là-là!
— Ben dites donc.
— Eééééééhhhhhhh!
— On arrive.
— Vous ne vo-vo-leriez pa-pas trop ba-bas…
Ils hurlent. L'aéronef perce un feuillage en tort (qui mériterait une verbalisation). Déjà couvert d'amandes, l'arbre monte trop haut. Restant par ailleurs planté devant le véhicule, il entrave la circulation. Les dépouilles explosées tombent, virevoltantes. L'appareil fonce en rase-mottes vers les concurrents qui se jettent à terre. L'animateur lève le poing.
— Quel branquignol!
Chacun constate avec irritation que le chemin est poussiéreux. Les toilettes ont perdu de leur éclat. Yhalniv déclare sur un ton modeste.
— Mon pilotage s'améliore. Oh! Oh!
L'aérolux vient de passer sur le dos, frôlant toujours l'herbe.
— Je n'ai rien dit.
Après quelques hurlements instinctifs, elle réussit à parler.
— Je-je-je-je-je…
Machinalement, elle tente de récupérer son sac collé au plafond.
— Peu-peux reprendre les co-co-commandes, si vous vou-vou…
— Non, merci. Je commence à bien le maîtriser.
L'aéronef retrouve une position normale. Les essuie-glaces expulsent des paquets de feuilles moribondes.
— Tant pi-pis pour les cri-cri ti-tiques.
— Je préfère vous éviter ce fardeau.
— Cela ne me dé-dérangerais pa-pas.
— A d'autres!
— Pas du tou-tout.
— Faites-moi confiance. Vous allez voir. Maintenant : atterrissage. Tenez-vous bien.
— Je ne fais pa-pas autre cho-chose.
L'aérolux vire. Le pilote doit s'y reprendre à plusieurs fois avant de placer l'appareil en bonne position : altitude, distance, vitesse correctes. Ici, pas d'indicateur de pente.
(Indicateur de pente : guidage optique installé en bordure des pistes balisées.)
L'appareil se pose loin du groupe. Les roues touchent le sol rudement. Il fait une série de sauts disgracieux. L'animateur ne se retient pas d'exprimer le fond de sa pensée.
— Un Xib 33 à de tels empotés.
Tous hochent la tête. Le véhicule se rapproche en effectuant des grands bonds, comme un rumfongponnh à l'entraînement.
Rumfongponnh : Ressort vivant. En est de sa poche pour la garde des enfants. On l'achète en vue de porter le bébé. Aucune taille de chaussure ne convient à ses pieds trop grands. Ne prend pas de gants avec ses adversaires qu'il boxe. Met le fret routier sur la bonne voie au moyen de wagons.
Chaque retour au sol brutalise les occupants.
— C'est la première fois que je vois une chose pareille.
Il secoue la tête. Les autres en font autant. Le véhicule s'immobilise sauvagement. L'ornière creusée par le pneu avant expulse une grosse motte. L'amas flasque termine sa trajectoire sur des souliers vernis : ceux de la princesse. Cette dernière pousse un hurlement abominable. Une foule de stuxxhs terrorisés sort du bois en rangs serrés. L'air déplacé par les milliers d'ailes correspond quasiment au souffle d'un réacteur lancé à plein régime. Les chapeaux s'envolent. La poussière est soulevée. Les cheveux s'agitent en tous sens. Le tissu des vêtements flotte avec violence. Des brins d'herbe tourbillonnent… Les fuyards déguerpissent dans le ciel.
L'aérolux se gare de guingois. Le majordome stylé nettoie les chaussures terreuses à l'aide d'un aspirateur. Il fignole l'ouvrage avec un plumeau. Le bibi de travers, Vealmioun titube.
— Nous connaissions mal cette région, alors nous musardâmes en chemin. Hé! hé! charmant cet endroit.
Zouguytoulpath n'est pas du genre à épargner une amie.
— Vous avez raison, très chère. Les alentours méritent des aaaahh! Ooohhh! Iiiiiihhh!
L'imitation est parfaite, à la grande joie du comité d'accueil. Vealmioun pique un fard. Son cavalier demeure imperturbable.
— Ma pauvre petite, avec votre chauffeur du dimanche vous avez perdu d'avance.
Bravache, elle ne peut accepter si tôt sa défaite.
— Vous verrez, très chère : nous vous étonnerons.
— Mais c'est déjà fait.
Et la duchesse donne libre cours à un éclat de rire communicatif.
D'un geste solennel, le majordome lève son pistolet. Et tire. La fusée donne le signal du départ. Les joueurs se ruent dans l'azur. Tous les aéronefs sont partis, sauf le Xib 33. Par ses gesticulations, Vealmioun signifie qu'il serait temps de décoller. L'appareil s'élève avec une lenteur hiératique puis évolue en donnant une impression de déplacement touristique.
La tactique des meilleurs pilotes — les militaires — est simple. Elle consiste à éliminer d'emblée les concurrents dangereux, c'est-à-dire : leurs collègues. Partant du plus redoutable, l'ordre va ensuite décroissant. L'animateur étant le plus fort, ses confrères se liguent contre lui. Néanmoins ils passent un mauvais quart d'heure. Au même moment, les civils n'ont pas de gros soucis. Ils tentent bien de viser leurs homologues, mais l'entreprise n'est guère aisée. Il faut faire des tas de choses compliquées. Se placer derrière sa proie. Maintenir une vitesse idoine pendant un délai minimum. Tirer d'assez près : la portée du rayon laser (inoffensif) ayant été mise en conformité avec un canon réel. Les missiles (nouveautés) posent un autre genre de problème. Personne n'a enseigné aux civils comment verrouiller une cible ou les manoeuvres d'évitement (oubli facétieux des militaires).
Mâchant de la gomme, l'animateur touche une première cible. Fixé sur la fourgonnette, un vaste panneau lumineux enregistre le score en temps réel. L'intendant observe les combattants à l'aide de puissantes jumelles. L'aéronef abattu descend en vrille, dégageant une épaisse traînée de fumée. La simulation est si crédible que ses occupants poussent des hurlements, les cheveux dressés sur la tête. Des filets de fumée s'échappent d'un peu partout. Les indicateurs de danger ont viré au rouge et clignotent. Les messages d'anomalies ou de pannes graves se succèdent. Différentes voix artificielles (mâles et femelles) propagent leurs messages alarmants. Des sirènes d'alerte mugissent. Ici et là des étincelles crépitent. Des explosions se répercutent dans la cabine. Les parois trépident. Le diffuseur d'arômes répand un relent de composants calcinés. Enfin — raffinement suprême —, un dispositif sophistiqué pulvérise une suie poisseuse au niveau des visages. Peu sont dans la confidence. Ce dispositif original enchante l'animateur par son côté blague de potache. D'autant plus drôle que l'instigateur n'en subira pas les effets : autrement où serait l'aspect comique?
Avec son look d'échappé d'attentat, le pilote maltraite les leviers. Manche plaqué contre le tableau de bord et palonnier poussé à fond en direction opposée au mouvement tournoyant : rien n'y fait. La vrille poursuit sa course infernale. Il oublie que l'ordinateur en mode automatique lui interdit pour le moment l'accès aux commandes. Par commodité, les militaires laissent leur canal ouvert en permanence. Dans cette sorte de combats rapprochés, le silence radio est levé. Les messages se succèdent. Utiles pour demander la couverture de son ailier, prévenir un équipier en cas de péril imminent, etc. Néanmoins chaque groupe utilise un langage codé. Par exemple : la paupiette adipeuse glougloute le bézoard. Inévitablement les civils espionnent cette fréquence. Y compris le majordome. Si bien que chacun entend les cris poignants des victimes. Hormis l'animateur et la princesse qui ne redoutent guère de connaître ces vicissitudes, tous les concurrents ont le sang glacé. De nombreux sacs ont été glissé dans les vide-poches par le majordome : sage précaution. La passagère ne manque pas de remplir généreusement le premier qu'elle attrape. L'atterrissage ne ressemble à rien. Le pilote est totalement déconcentré. Après une ribambelle de ricochets patauds, le véhicule s'immobilise n'importe comment. Les occupants évacuent en hâte la cabine enfumée. Ils chancellent. La passagère s'écroule dans l'herbe où elle reste pétrifiée, cadavérique. Tandis qu'appuyé sur une roue, son compagnon se met à rendre.
La vitesse des appareils qui voltigent est hallucinante. Chaque rescapé se défend avec l'énergie du désespoir. Les missiles fusent. Ils se désintègrent près des cibles dans une gerbe de feu d'artifice. Effet esthétique si l'on est spectateur, terrifiant sinon. Se poursuivant à une allure modérée, les civils estiment préférable de se regrouper pour traquer le plus faible. (Ils se réfèrent au code d'honneur simplifié). Mais la proie accumule une telle quantité de maladresses que l'exécution du projet s'avère laborieuse. Chaque passagère seconde le pilote. Elle surveille les chasseurs à l'affût ou le sillage des missiles. Deux paires d'yeux valent mieux qu'une. Aucun moment de répit n'est accordé aux participants. Toutes : sauf Vealmioun, qui contemple le paysage.
— Oh! là-bas. Quel endroit idyllique près du petit pont.
Il ne répond pas, trop occupé à scruter l'espace autour d'eux.
— Et ce bosquet : maaaagnifique! L'eûtes-vous admiré?
Un aéronef passe tout près. Elle fait de grands signes amicaux.
— Hou! hou! Zouguytoulpath! Hou! hou! Drébövkoualibould!
Mais le couple refuse de fraterniser avec l'ennemi. L'animateur élimine tour à tour ses collègues. Dès que les militaires ont libéré la radio (et pour cause), les civils l'utilisent dans le but de s'entraider. Ils se transmettent de maladroites mises en garde, la voix étranglée par l'affolement. On assiste à un véritable carnage. Rapidement de nombreuses traînées noires salissent le ciel. L'animateur allume les cibles comme à la fête foraine, sans état d'âme. Parfois il descend plusieurs appareils d'un seul coup de laser (par ricochets). Penchés en avant, lui et sa passagère ont le même regard implacable. Ils bougent la tête ensemble. Chaque tir réussi provoque d'insupportables plaintes qui paniquent ceux qui vont connaître le même sort. Les appels pathétiques sont difficiles à identifier tant l'émotion paroxystique peut déformer la voix.
— A l'aide!
— Mon Si Haut.
— Au secours!
— C'est trop bête.
— Prévenez mes parents.
— Dites-leur que je les aime.
Il y en a qui griffent la verrière.
— Ne nous abandonnez pas.
— Adieu!
— Nous sommes perdus.
— Quel sort horrible.
— C'en est fait de nous.
— Le temps nous aura manqué.
— Notre Si Haut qui êtes au firmament, que votre…
— Nous sommes trop jeunes pour partir.
Certains couples s'étreignent.
— Trop tard.
— C'est la fin.
Une voix dépasse les limites honnêtes de l'aigu : insupportable (quelqu'un qui flirte avec la crise de nerfs).
— Maman!
Une oreille d'or pencherait pour Zouguytoulpath. Le visage décomposé, Vealmioun aperçoit l'appareil de l'animateur. Pressentant que leur tour arrive, elle décide de parer au plus pressé. Une main contre chaque pavillon, elle ferme les yeux. Un oubli la tarabuste. Après avoir effectué un rapide signe de rond elle se recroqueville, ouïe et vision calfeutrées. Alors que l'animateur abat paisiblement l'avant-dernier civil, le Xib 33 se retrouve pile derrière lui. Yhalniv a l'heureux réflexe d'appuyer sur la gâchette. Le bruit est intense. La cellule tout entière se met à vibrer telle une plaque d'égout défoncée par un marteau-piqueur. Pour le "fun", les concepteurs ont recherché la véridicité d'un canon de 30 mm (cadence 70 coups/seconde). Si puissant qu'il faut tirer de courtes rafales en raison du recul capable d'excéder la poussée des moteurs. Sinon l'aéronef risquerait de décrocher. Tandis que Vealmioun croit tomber en vrille, c'est l'animateur qui en goûte les attraits : une découverte pour lui. L'air renfrogné, il attend la fin du processus automatique en croisant les bras. Sa passagère ne l'imite pas, elle donne un récital de glapissements hystériques. Le bruit caractéristique de l'air frappant les aérofreins résonne dans l'habitacle du Xib 33. Le sol n'est pas loin. Elle ose enfin alors ouvrir les yeux. L'atterrissage est aussi lamentable que rude.
Près d'énormes vanity-cases, ces dames se débarbouillent. Les hommes procèdent aux mêmes travaux devant un rétroviseur ou n'importe quelle surface réfléchissante. La princesse se fait nettoyer le visage par sa demoiselle de compagnie à mine fuligineuse. Sans miroir, Vealmioun s'essuie aussi la figure. Elle remarque soudain leur score. Elle rit.
— C'est le bouquet. Voilà qu'on nous attribue la première victoire. N'importe quoi.
Zouguytoulpath paraît outrée.
— Plaisanteriez-vous, ma chère. Après votre succès?
L'air embarrassé, Yhalniv intervient.
— En fin de virage, l'appareil était devant nous, à un jet de pierre. Sans savoir comment, j'ai appuyé.
— Aux innocents les mains pleines.
Vealmioun reste la mâchoire pendante.
— Nous.., aurions gagné, cette manche?
Personne ne contestant le résultat, elle prend un air assuré ainsi que des boissons pétillantes.
— Mais ouiiiii, très chère. Où avais-je l'esprit?
Elle tend un verre à son cavalier.
— Fêtons cet exploit, monsieur Jrauseilöen. J'imagine qu'il ne se reproduira pas de sitôt.
Le majordome tire : c'est reparti. Le Xib 33 dépasse l'ensemble des concurrents. Sa trajectoire n'est cependant pas agréable à regarder. Il semble le jouet d'un vent de folie.
— Qu'est-ce qui vous prend? Pas si viiiiiiiite!
— La fois précédente, nous étions bons derniers. Alors j'ai poussé la manette…
L'appareil monte presque à la verticale en effectuant d'incessants retournements et changements de cap.
— Qu'attendez-vous pour ralentir?
— J'essaye.
Quand le facteur de charge est élevé, chaque geste se fait avec difficulté.
(Facteur de charge : Force calculée en "g" qui entraîne une modification du poids.)
Déjà ils surplombent le théâtre des opérations. Au moment où le pilote parvient à rectifier sa trajectoire afin de rejoindre la zone des civils, l'appareil fait une embardée qui se transforme en décrochage. Puis une vrille s'engage. La performance ici mérite d'être signalée : cette vrille s'effectue sur le dos. Vealmioun pousse un hurlement interminable : sorte de braiement strident tel qu'on peut en entendre aux abords des grands huit. Elle parle ensuite, la voix éraillée.
— Comptez-vous rester longtemps ainsi?
— C'est l'affaire de quelques instants.
La spirale infecte pollue les yeux. L'animateur hausse les épaules devant une maladresse aussi pitoyable. Il se place dans les six heures d'un collègue qui n'a guère de chance d'en réchapper. Première cible de la deuxième manche : bientôt homologuée. Peu à peu, il gagne du terrain. Il est sur le point d'atteindre la distance de tir adéquate. La portée du laser correspond à celle d'un canon de 20 mm (cadence rapide 100 coups/seconde) : environ six mille pieds. Il s'apprête à appuyer sur le bouton dont la sécurité est retirée. Son pousse caresse la gâchette… Sur ces entrefaites, l'aérolux du champion est touché par un laser : celui de Yhalniv. Depuis un moment, l'intendant suivait des yeux la longue vrille du Xib 33. Il l'a vu se terminer tout près du militaire : une chance pour le tireur.
— Bravo! Je l'ai eu… Heu! Nous l'avons eu.
Elle contemple avec stupeur l'appareil qui commence sa vrille en tractant un charbonneux panache.
— C'est trop beau pour être vrai.
— Mmm! Ça va chauffer par ici. Mieux vaut ne pas traîner.
Ils prennent la fuite et se réfugient dans le secteur où batifolent les civils. Depuis le temps qu'ils se font tirer comme des chounbinoakkhs, les militaires attendaient ce moment sans trop l'espérer.
Chounbinoakkh : Herbier vivant. Montre les dents face à l'oseille. Son air mauvais nous fait sentir la valeur dérisoire des choses. Dans l'espoir d'augmenter ses chances de succès, on lui casse les pieds. En cas de choc, son cou fait mal. Parce que constamment chaud, il reste souvent au lit. Devient coureur afin d'assurer un bon niveau de vie à sa descendance. Se pose là pour faire poireauter l'autre.
Ils rompent leur alliance qui n'a plus de raison d'être. Difficile de s'y retrouver dans la mêlée qui s'ensuit. Ça flingue dans tous les coins. Les rayons laser s'enchevêtrent. Des missiles en grappes strient le ciel. Les aéronefs visés dispersent quantité d'objets qui produisent des séries de déflagrations flamboyantes. Il s'agit de contre-mesures destinées à tromper les différents projectiles autopropulsés. Deux types : paillettes et leurres (60 et 30 cartouches par appareil).
La tactique cependant ne varie pas. Le meilleur militaire restant en lice se dirige vers l'élève débutant. Il se place dans ses six heures. Le cadet improvise diverses manœuvres. Mais il ne parvient pas à se débarrasser de son poursuivant. Il accumule les erreurs tandis que l'espace entre les appareils diminue. Le collimateur de l'assaillant se remplit. Il va presser la détente quand le Xib 33 passant tout près l'oblige à faire une violente manœuvre d'évitement. Le chauffard suit un trajet inqualifiable. On parierait qu'il a perdu les commandes. En gesticulant affreusement, sa partenaire pousse des hurlements jusque-là inédits. Le militaire enrage. Il leur envoie une bordée d'injures en montrant le poing. C'est alors que son aérolux est frappé par un rayon laser. Confortablement installé dans un transat, le majordome suit la péripétie avec intérêt. Il a vu le débutant profiter de l'incident pour effectuer un mouvement tournant. Puis il tira.
Le cadet jubile : c'est son premier carton. Dans la foulée il descend les civils, plus ou moins proprement. Deux proies demeurent en l'air. Il ressent les effets de la fatigue nerveuse qui ralentissent ses mouvements. A l'instant où il touche sa cible, le laser de Yhalniv l'expédie au sol. Ce succès n'est pas une prouesse tant le novice lambinait en commettant des fautes grossières. Le Xib 33 se pose d'une manière déplorable. La démarche vacillante, ses occupants rejoignent le groupe. Ravie, Vealmioun contemple le tableau des résultats. Zouguytoulpat lui manifeste une considération forcée.
— Que vous arrive-t-il, très chère? Auriez-vous pris un abonnement?
— Cette victoire est un peu mienne, ma chère. Figurez-vous, je lui suggéra une nouvelle tentative. N'ai-je point raison?
Yhalniv ne répond pas. Il rejoint l'animateur.
— Chef, pendant la pause, est-il possible de s'entraîner?
— D'accord. Retour dans un quart d'heure.
— Bien, chef!
Il court. Prenant Vealmioun par la main, il l'entraîne vers l'aéronef. Mais elle renâcle.
— Que se passe-t-il?
— Un petit vol. Pour l'entraînement.
— Allez-y seul. Je souhaite prendre un soda.
— Ne disiez-vous pas m'être indispensable?
La suspicieuse Zouguytoulpath l'observe.
— Oui! Evidemment, sans moi…
Le véhicule effectue un décollage hideux. L'animateur réunit les militaires autour de lui et leur parle à voix basse. Le Xib 33 disparaît derrière un bois environnant et atterrit.
— Passez-moi la notice, s'il vous plait.
Elle écarquille les yeux.
— De quoi me parlez-vous?
— Mode d'emploi, manuel d'utilisation de cet appareil.
— Allons donc, c'est maintenant que vous étudiez sa conduite?
Il tend la main.
— Dites, je ne l'ai pas sur moi.
— Boîte à gants.
— Ah?
De l'étroit compartiment rempli, elle extrait des objets hétéroclites en grand nombre. Il y a même une vieille poupée. Elle l'enfouit dans le tas en rougissant. Quand tout a été sorti, apparaît enfin la notice : un ouvrage pesant.
— Vous avez de la chance, je faillis m'en débarrasser. Il tenait toute la place.
Le pilote jette un coup d'œil au pavé. Il manipule ensuite différents boutons, manettes et touches du tableau de bord.
— Que faites-vous?
— Les cours viendront plus tard.
Yhalniv rend le document.
— Miss Vealmioun, êtes-vous bien brêlée?
— Excusez-moi de vous reprendre. Il eut fallu dire : savez-vous bien bêler? Mais pourquoi me faudrait-il le faire, je ne suis pas un ziguetth? Remarquez, je ne voudrais pas causer l'échec de la mission. Si c'est vraiment nécessaire…
Il s'abîme dans la contemplation d'un nuage ventripotent.
— Brêler signifie attacher.
— Ah? Bien sûr. Je ne manque jamais de boucler ma ceinture.
Il vérifie l'état des sangles : molles. Sans un mot, il tend les attaches d'une poigne ferme.
— Pas si fort. Cela me serre.
— C'est fait pour ça.
Elle essaye de bouger, mais n'y parvient pas. L'aérolux décolle. Le jeune homme donne l'impression de penser tout haut.
— On nous attend au tournant.
Sur ce, l'aéronef contourne une futaie.
Le majordome lève son pistolet. Il tire : départ de la troisième et dernière manche. Les militaires cernent immédiatement le Xib 33. L'animateur se place derrière l'aérolux tandis que ses collègues procèdent à l'enfermement. Les civils observent la scène avec étonnement.
— C'est curieux, Drébövkoualibould. Pourquoi les militaires escortent-ils l'appareil de Vealmioun?
— Ces messieurs ont peu goûté le fait d'être ridiculisé. Et songeons à la princesse. Le sort de vos petits amis est réglé. Ils n'ont aucune chance de s'en sortir.
Elle fait un large sourire.
— Comme c'est attristant.
Grâce à une accélération fulgurante, le Xib 33 passe entre deux appareils (sur la tranche). Il effectue un virage serré sans ralentir. L'appareil tout entier vibre furieusement tant les forces qui agissent sur la cellule sont considérables. Plaquée contre le siège, Vealmioun ne peut remuer d'un pouce. Sa respiration devenue laborieuse, perturbe son élocution.
— Je--de-viens--a-veu-gle.
C'est le fameux voile noir. Il répond avec difficulté.
— Pas d'inquiétude, c'est momentané.
Pris au dépourvu, les militaires ont un moment de flottement. En fin de boucle, Yhalniv se retrouve dans les six heures de l'animateur qu'il abat aussitôt. Pendant que l'appareil tournoie poursuivi par un sillage crasseux, le chef contacte ses collègues. L'heure n'est plus au langage codé.
— Ce grubb[…]upprim[…]miteur de[…]orporé au syst[…]mandes d[…].
L'assourdissante ambiance sonore crée du fading. Après de lourdes pertes, les militaires finissent par reconstituer l'information. Le message disait : ce grubbyako a supprimé le limiteur de "g" incorporé au système des commandes. Yhalniv effectue des évolutions interdites aux autres joueurs, lui procurant un net avantage. Par contre, il y a un prix à payer : les organismes souffrent. En réalité, la modification établit une nouvelle limite : neuf "g". Au-delà, une cellule pourrait résister : ce sont ses occupants qui courraient un grave danger.
Tandis que la boucherie continue, les militaires impatients réclament le manuel d'utilisation. Leur compagne cherche partout (certaines brochures sont rangées dans un vide-poche à l'arrière). Ils les compulsent avec fébrilité. Seul rescapé, le cadet achève l'opération technique. Avant de se faire descendre, il lance tous ses missiles en peu de temps. Ceux-ci arrivent de plusieurs endroits simultanément. Yhalniv surveille les quatre coins du ciel afin de procéder aux manœuvres d'évitement.
— Ouvrez l'oeil de votre côté. Prévenez-moi si vous voyez quelque chose.
Les civils ne touchent pas au limiteur de "g" (ne sachant pas comment s'y prendre).
— Appareil à droite.
— Trop imprécis.
Il se penche en jetant un coup d'œil.
— Quatre heures.
— Déjà?
Elle consulte sa montre.
— C'est bizarre, nous n'avons pas la même heure.
— Formulation exacte : bandit à quatre heures.
— Non? Croyez-vous? Je dirais quelques minutes tout au plus.
Il lève les yeux vers quelques cumulus.
— Vealmioun, on ne parle pas distance mais position dans l'espace. Méthode du cadran de l'horloge.
— Cadran de l'horloge?
— C'est pourtant simple.
— Mais dites donc. Ne m'avez-vous pas appelé par mon prénom, à l'instant?
Il tire dans un nuage d'aspect débonnaire. Une fumée noirâtre s'en échappe, précédée d'un aéronef aux passagers frappés de terreur.
— Excusez-moi, "mademoiselle". A l'avenir je serai plus attentif.
— Au contraire, vous avez bien fait. Désormais, vous m'appellerez Vealmoun. Et moi je dirai, Yhalniv. N'est-ce pas…
Sa voix s'imprègne de chaleur.
— Yhalniv.
— Non! Mieux vaut conserver nos distances.
— Trop tard! C'est vous qui avez commencé.., Yhalniv.
— Mais…
— Je ne vous écoute pas, Yhalniv.
— Nous n'avons aucune raison de changer.
— N'insistez pas. Ma décision est prise, Yhalniv.
— Et mon point de vue, miss?
— Interdiction d'employer "miss".
Elle se fait câline.
— Voyons, Yhalniv. C'est tellement plus charmant ainsi. D'accord, Yhalniv?
Il pousse un soupir, résigné.
— Bon, d'accord.., patronne.
— Non, mieux que cela.
— Oui.., Vealmioun.
— Parfait, Yhalniv.
— Alors essayez de me fournir des indications fiables.., Vealmioun.
— Ecoutez. Je ne comprends rien à vos histoires d'horaires. Vous m'embrouillez l'esprit.
Il abat le dernier civil. Son atterrissage est impeccable.
— Aucun rebond et vous atteignez tous les concurrents. A quoi est-ce dû, Yhalniv?
Il prend un air taquin.
— Le manuel d'utilisation.
— Vraiment?
Sombre l'animateur s'approche, la figure mal nettoyée.
— On se fait une petite dernière?
— Si la patronne l'autorise.
La compétition semble maintenant l'intéresser. Pour sa part, elle voudrait arrêter. Elle acquiesce pourtant d'un hochement de tête.
— Peut-on refaire un peu d'entraînement?
— Si vous y tenez.
Pendant que le Xib 33 se dirige vers la forêt, l'animateur rassemble ses hommes autour d'une carte. Il donne ses directives en exécutant des mouvements de main compliqués. L'aérolux descend au milieu d'une clairière. Il stoppe entre les arbres. Yhalniv ouvre un coffre spécial rempli d'accessoires (que sa propriétaire ignore) et en sort plusieurs sandows luxueux. Avec un petit miroir, elle refait son maquillage. Il accroche les tendeurs sous la carrosserie. Il coupe ensuite des fougères. Il les fixe sous l'appareil.
— A-t-on besoin de ces ornements?
— Se pomponner est-il indispensable?
Le matelas feuillu s'épaissit.
— Vous oubliez les fleurs : pour l'esthétique.
Il regagne l'appareil : le tracé du rouge à lèvres dévie. Il branche un ordinateur miniature sur une prise du tableau de bord. Il tapote les touches. Divers écrans s'animent. Des colonnes de chiffres défilent. Elle ouvre des yeux ronds. Tout en programmant, il s'adresse à sa partenaire.
— Pour repérer quelque chose autour de soi, on se sert d'un cadran d'horloge. Regardez votre montre. Midi se trouve devant, 6 heures : derrière, 9 heures : à gauche, etc. Vous comprenez maintenant?
— Ooouuui-non!
— En imagination, placez-vous au centre du cadran. Vous y êtes?
— Accordez-moi un instant.
Elle ferme les yeux.
— Je descends.., encore un peu… Ça y est!
— Bien. Que voyez-vous?
— Des chiffres tout plats, et une bordure qui brille.
— On oublie la bordure. Indiquez-moi le chiffre placé face à vous.
— Impossible! Il est trop aplati.
L'air pensif, il l'observe un instant.
— Admettons que votre vision permette de regarder sous deux angles : par-dessus la montre et au niveau des aiguilles. Alors que voyez-vous?
Elle risque une réponse d'une voix faible.
— Dooouuuze?
— Midi. Appareil à midi.
— Appareil à midi.
— Parfait! Maintenant regardez à droite. Que voyez-vous?
— Un arbre jaunâtre.
Il cesse de programmer.
— Dans votre montre?
— Ah? Il fallait préciser.
— Donc, quel chiffre lisez-vous?
— Impossible de savoir : à cause du dateur.
— Bon-on-on! Dans ce cas, regardez à gauche. Quel chiffre pouvez-vous me donner?
— N-n-n-neuf?
— Bandit à neuf heures.
— Bandit à neuf heures.
— Ce n'est pas plus compliqué que cela. Vous avez tout compris.
— Grosso modo.
— Situez-moi l'arbre au tronc rouge, là-bas.
Sa mine concentrée laisse deviner une intense réflexion.
— Minuit moins le quart.
— Nous en reparlerons.
Il déconnecte son ordinateur.
— Vingt et une heures vingt-cinq?
— Soyons au rendez-vous.
— Trois heures cinquante-deux du matin?
— D'aucuns ne voudraient pas nous rater.
Le majordome tourne son pistolet vers le ciel. La fusée éclate au centre d'une ascendance thermique où planent une tripotée de stuxxhs qui s'égaillent en piaillant. La quatrième manche commence. D'emblée, le Xib 33 est poursuivi par l'ensemble des aérolux. Après quelques manœuvres de diversion épiques, Yhalniv se dirige en trombe vers la clairière. L'appareil s'engouffre entre les troncs. En un éclair, il a disparu. Concentré au-dessus des cimes branchues, le groupe ne sait plus que faire. Estimant que les teintes vives du Xib 33 trancheront sur la verdure, l'animateur improvise une tactique de rechange. Son langage crypté comporte toutefois des lacunes.
— Patchouli boudiné fait des galipettes en lobe. Je répète : patchouli boudiné fait des galipettes en lobe. Quadrillez la forêt…
Yhalniv et Vealmioun ont la tête en bas. L'appareil se maintient en vol stationnaire au milieu d'une colonie de fougères.
— Auriez-vous l'amabilité de me prêter votre miroir, Vealmioun?
— Volontiers, Yhalniv.
Quand elle ouvre le réticule, son contenu tombe au plafond. Elle s'occupe en récupérant ses affaires tandis qu'il tient la glace à l'extérieur de l'habitacle. Il modifie souvent l'orientation. Dans une trouée de la frondaison, se détache un aérolux qui avance à faible vitesse. Le militaire et la passagère examinent les sous-bois avec attention. Ils passent à la verticale du Xib 33. N'ayant rien vu d'autre que de la verdure, les fureteurs s'éloignent. L'appareil camouflé change doucement de position. Quand l'aéronef de reconnaissance occupe le centre du collimateur, un coup part et atteint la cible. Aussitôt le tireur s'esquive, zigzaguant entre les troncs à vive allure. Les militaires se réunissent au-dessus du guet-apens. Trop tard, le sniper est déjà loin.
Le stratagème se répète. L'un après l'autre, l'animateur perd ses hommes. En altitude, il se tient prêt à fondre sur sa proie. Pour peu qu'elle veuille bien quitter son repaire. Le cadet rase les cimes. Aucun équipier ne l'accompagne : tous ont été descendu. Le chef lui intime l'ordre de s'engager sous la canopée. Anxieux, il se faufile entre les arbres, redoublant de prudence. A intervalles réguliers, la gorge serrée, il annonce sa position. Vealmioun se recoiffe. Elle utilise la glace du pare-soleil.
— Bandit à zchh heures!
— Combien dites-vous?
— Voyons 4h23 auxquelles on retire 19h47, en heure d'été et sans compter le décalage des fuseaux horaires, cela devrait nous donner, au bas mot… Et puis kratz! Je ne sais pas, moi. Il est lààààà!
Elle désigne le miroir de courtoisie. Le Xib 33 fait un brusque demi-tour en se remettant d'aplomb. Au comble de l'excitation, le pénultième militaire hurle sa découverte. Par des mouvements d'aéronef mesurés, les concurrents cherchent l'orientation optimum de visée. A ce jeu, Yhalniv est le plus rapide. D'un tir frontal, il dégomme le bleu. Tel un fanal, le véhicule fumeux surgit de la forêt. L'animateur aperçoit enfin son rival. Lui et la princesse savourent ce moment. Il s'abat sur son émule. Yhalniv n'a d'autre solution que la fuite éperdue. Sa situation est critique. Credo des pilotes de chasse : altitude contre vitesse, ou inversement. Il faut impérativement disposer de l'une des deux. La manette des gaz poussée à fond, le Xib 33 manque encore de vélocité.
— Je vous prie de m'excuser, Yhalniv.
— A cause du flou horaire?
— Non, pour le gros mot.
Yhalniv a d'autres préoccupations. Il tente quelques manœuvres inopinées, mais l'animateur ne se laisse pas surprendre. Malgré une solide incompétence relative aux combats aériens, elle a l'intuition qu'un problème se pose.
— Franchement, tout est perdu?
— Ne vous inquiétez pas.
Sa grimace dubitative montre qu'elle n'en croit rien. Sur l'herbe, chacun observe le spectacle de choix. Près des militaires, se tiennent les civils. A l'occasion de cette manche supplémentaire, ils n'ont pas voulu prendre l'air. Voici quelques raisons invoquées par eux. 1) Le fait d'encombrer le ciel. 2) Ils risquaient trop d'abattre le plébéien, privant la princesse d'une victoire méritée. 3) D'en bas, on voit mieux.
Considérant la position des appareils et leur vitesse, les militaires comprennent. Chacun y va de son commentaire.
— Le chef a le dessus.
— Il ne peut plus perdre.
— Bien joué.
— C'est lui le plus fort.
— Hourra!
— Notre chef a gagné.
Il appuie sur la détente. Elle s'attend au pire. Le trait lumineux rase la carlingue. Il renouvelle son tir à plusieurs reprises. Chaque fois, le rayon rate la cible. Les pilotes à terre enragent.
— Etron de bchuitrëjjh!
— C'est pas vrai.
— Ce xoum s'en sort encore une fois.
Le Xib 33 bénéficie désormais d'une vitesse suffisante. Le combat aérien qui suit est phénoménal. Les pilotes font assaut d'évolutions savantes. Sans cesse, l'un met l'autre en difficulté. Chacun sort du mauvais pas de justesse. Parfois on effectue un virage serré à fort angle d'attaque. Très sollicitée, la machine broute. Les commandes vibrent autant que la cellule… Militaires et civils suivent fascinés les parcours acrobatiques. Aux phases décisives, les commentaires enfiévrés abondent. Alors que l'animateur revient dans le sillage du Xib 33, Yhalniv coupe les gaz. Il sort aérofreins et volets. Le chef dépasse alors son adversaire qui joue du manche pour obtenir une fenêtre de tir. L'appareil de l'animateur reçoit une rafale virtuelle…
Au bout d'une longue approche finale, avant de toucher le sol, Yhalniv remet les gaz. L'appareil effectue un immelmann.
[Immelmann : Demi-looping suivi d'un demi-tour (axe longitudinal).]
— Eh! Qu'est-ce qui vous prend?
L'aéronef passe devant les joueurs qui s'interrogent. Il enchaîne quatre tonneaux.
— Quel pilote!
— Il nous humilie avec ses tonneaux de victoire.
— Oui mais lui, il y a droit.
La tête en bas, Yhalniv tire le manche à fond. L'aérolux descend vers le sol. Les bras tendus en direction du pare-brise, elle pousse un hurlement d'écorché vif. Après son déplacement curviligne, l'aéronef se retrouve dans l'axe de l'atterrissage interrompu. Les roues prennent contact avec le terrain en douceur. Sans ralentir, le Xib 33 s'approche des aérolux alignés au cordeau. Bouche grand ouverte, Vealmioun tend les mains en avant. Nul son n'émane de ses poumons pétrifiés par un trop-plein d'émotions. Freinant au dernier moment, il se glisse dans l'étroit espace qui sépare deux véhicules.
— Avant le débriefing, nous allons faire une course de vitesse. Toutefois, je réclame votre attention.
La princesse a retrouvé sa moue de dédain coutumière.
— Chaque propriétaire d'aérolux pilotera sa propre machine.
Elle affiche une arrogance revancharde.
— Damoiselle be Hastros-Kriptel, prendrez-vous part à cette compétition?
Utilisant son mouchoir, elle essuie la ternissure d'une coupe.
— Cela dépasse mes capacités, votre Altesse. Je déclare forfait.
Avec davantage de morgue, elle se tourne vers Yhalniv.
— Par acquit de conscience, monsieur, je vous fais la même proposition.
L'air gêné, il s'incline.
— Votre Altesse est fort aimable. Impossible, pour moi.., de refuser.
L'assistance bruisse de stupeur.
— Mais mon brave, vous n'avez aucune chance avec votre.., patache.
— L'important est surtout de participer.
Son sourire crispé devient mauvais.
— Cette course se fait obligatoirement à deux. Mademoiselle Vealmioun, monterez-vous dans le coche?
— Jamais de la vie, votre Altesse.
Il ne manifeste aucune émotion.
— Peut-être au pavillon, une invitée obligeante consentira-t-elle…
— J'accompagne Yhal.., monsieur Jrauseilöen.
La princesse conclut sèchement.
— Départ et retour au palais des Trembles.
Tandis qu'ils s'acheminent vers les aéronefs, Vealmioun glisse à l'oreille du quadruple vainqueur.
— Vous allez tomber de votre piédestal.
— Inévitable quand on le prend de haut.
— Dites que vous renoncez. Personne ne vous en tiendra rigueur.
— J'ai ma fierté!
— Moi aussi!
Elle dispose les coupes sur le tableau de bord.
— Quatre succès suivis d'un pitoyable fiasco. Pff… Triste manière de clore notre série d'exploits.
— Le ratio demeure favorable.
— A la différence que nous eussions terminer en beauté. Enfin, votre échec aura une compensation, puisque je reste avec vous.
Une brève grimace tendrait à prouver qu'il pense différemment.
— Vous n'êtes pas une Victoire.
— Eh! Je vous porte chance.
— Alors gagnons le château.
Le Xib 33 s'envole.
Les immenses portes-fenêtres du pavillon royal donnent sur un parc dégagé où aura lieu bientôt le départ de la compétition. Les aéronefs attendent, alignés soigneusement. Des invités s'approchent, poussés par la curiosité. Un aérolux hypnotise tous les regards. Conçue pour la compétition, cette machine bénéficie d'un coefficient de pénétration dans l'air insurpassable. Le fabricant du moteur ne livre qu'aux équipes professionnelles de premier plan. Pourvus d'instruments compliqués, les meilleurs mécanos du royaume s'affairent autour de l'engin. Certains portent un genre de stéthoscope qu'ils appliquent sur les parties sensibles. On remarque aussi un instrument comparable au spéculum auriculaire qui est introduit dans diverses cavités. Pour scruter les phares, on emploie quelque chose comme un ophtalmoscope à main. Un manchon gonflable avec son cadran (espèce de sphygmomanomètre) est placé autour des tuyaux flexibles qui conduisent divers fluides sous tension. Portant sa lampe frontale, un expert ouvre une espèce de bec. Il introduit à l'intérieur un bâtonnet et presse le volet du fond. Il arrête vite car le moteur tousse. La machine est secouée de spasmes. Dans le but d'éviter toute contamination oxydante, ces spatules ne servent qu'une fois. C'est pourquoi l'homme de l'art jette l'ustensile dans une somptueuse poubelle. Bien visé.
Afin de connaître la température des gaz, un praticien chevronné au tact circonspect enfonce un gros thermomètre, après l'avoir agité, dans le tuyau d'échappement. La caisse tressaille. Le mercure n'indique aucun chiffre inquiétant. Avec un gant en latex, il inspecte les bords de l'orifice. La sonorité du moteur tend vers l'aigu. Pas de rugosité du métal. Examen satisfaisant. L'allure docte, il en fait part aux éminents collègues venus surveiller les délicates opérations. Chacun porte la combinaison typique d'un circuit de formule 1 : couleurs voyantes et inscriptions des plus célèbres sponsors. Les spectateurs pourraient se croire à un Grand Prix. Beaucoup immortalisent l'événement avec des appareils d'enregistrement. Sur les bleus (rouges fluo) de travail, se détachent différents logos vantant des produits prestigieux. Quelques exemples :
a) Pantoufles (fourrées). Reconnaissables aux quadrillages soutenus dont leur feutre est orné.
b) Infusion. Qui peut oublier cette fameuse rengaine publicitaire : la camomille de l'escadrille?
c) Naphtaline. Le monde entier connaît l'enseigne (lumineuse la nuit) qui représente un gigantesque bouvier saluant les consommateurs au milieu d'une ville du désert consacrée aux jeux.
Les as de la clé à molette font chanter le moteur comme une diva. Ce récital en émeut plus d'un.
De l'autre côté du bâtiment, Vealmioun marche derrière son cavalier. Ils traversent la cour d'honneur. Elle traîne les pieds. L'air satisfait, il rejoint son appareil. Il retire un grain de poussière microscopique sur une gouverne. Après avoir donné un coup de chiffon au siège, il l'aide galamment à s'installer. Elle s'immisce dans la guimbarde avec une répugnance visible. Semblant redouter une décharge électrique, elle touche les poignées d'accès du bout des doigts. La radio diffuse un message. Sur un ton d'hôtesse de gare provinciale, une voix non identifiable nasille.
— Les retardataires sont demandés sur la ligne de départ.
Il applique les gros numéros de compétition sur sa machine. Des personnes qui circulent à proximité en restent bouche bée. Par-dessus son chapeau, elle noue un foulard bien serré. Puis elle enfile d'énormes lunettes noires. Dès lors chaque passant regarde avec insistance cette vedette énigmatique.
— Rares sont les personnes qui ont eu l'honneur de monter à bord.
— Forcément, elles détalèrent.
— Je ne relèverai pas.
Le tableau de bord ne comporte aucun écran cathodique.
— On ne fait plus de machines comme ça.
— C'est heureux!
Les instruments abondent, logés jusque dans les moindres recoins : gros, moyens, petits.
— Ne me dites pas que tous ces cadrans servent à quelque chose? Certains ont une fonction décorative, n'est-ce pas? Purement, non?
Il reste figé, l'air songeur. Elle désigne hardiment une jauge de température des gaz.
— Par exemple, celui-là. Ce pauvre petit machin ridicule.
Il ne bouge toujours pas. Son regard se perd dans un abîme d'incompréhension. Mal à l'aise, elle babille.
— Oui. Enfin. Euh. Sans doute. Peut-être. J'observais cela. J'eus pu tout aussi bien dire autre chose. Ecoutez, on a tout de même le droit de parler, non? Ce n'est pas interdit, que je sache? Parce que si on regarde bien, il est minuscule ce cadran. Alors j'estime. Enfin, l'idée m'est venue, à cause du nombre. Voyez-vous, ils foisonnent. Il y en a partout. Dans la quantité, on ne sait jamais. A force, vous ne faites plus attention. Au fil du temps, ce sont des choses qui arrivent. Hein? Il se peut.., on pourrait.., qu'en sais-je moi? Bon! D'accord. J'ai proféré une sottise. Vous voyez? Je le reconnais. Alors cessez, je vous prie, de me regarder comme une bête curieuse. Cela m'embarrasse. S'il vous plait, Yhalniv.
Sans un mot, il se tourne vers les commandes. Elle pousse un soupir de soulagement. En catimini, un émissaire prévient la princesse. Il l'avise qu'un seul appareil manque : l'épave. Les haut-parleurs crachent la voix indéfinissable.
— Les absents seront disqualifiés. Ne restent que deux minutes à partir du top. Top!
A mi-voix, il énumère les instructions de la check-list. Des opérations qui ne se font plus depuis belle lurette sur les dernières générations d'aérolux.
— Freins - Essais et réglage.
Interrupteur d'alimentation avionique - Arrêt.
Volet de capot - Ouvrir.
Robinets sélecteurs carburant - Les deux.
Manette des gaz - Ouvrir 1/4 pouce.
Interrupteur général - Marche.
Interrupteur pompe carburant auxiliaire - Marche.
Contact d'allumage - Marche.
Pression d'huile - Vérifier.
Pompe carburant auxiliaire - Arrêt.
Interrupteur de puissance avionique - Marche.
Volets - Rentrer.
Jauge carburant - Vérifier.
Magnétos - Vérifier.
Dépressiomètre - Vérifier...
Le moteur produit un grondement inquiétant. Il tapote différents instruments afin d'animer les aiguilles engourdies. La voix mystérieuse s'échappe des haut-parleurs.
— Avis aux retardataires. Plus que trente secondes.
Elle sourit, pleine d'espoir. La bruyante machine s'élève pesamment.
— Si le véhicule manquant ne se présente pas dans quinze secondes, il sera éliminé.
Les haut-parleurs disséminés en de nombreux endroits propagent l'information. Certains ressemblent à n'importe quoi : fleurs, bourgeons, feuilles, sculptures, lampes… Quelques-uns ont même la forme d'anciens modèles. Au moment de la diffusion sonore, chaque objet prend un aspect anthropomorphique : crâne réduit et grosse bouche lippue. Différentes parties de la "physionomie" bougent. On croirait qu'elle articulent les mots.
— Dix… Neuf…
Le public reprend en chœur.
— Huit… Sept… Six…
L'antiquité survole lentement le toit.
— Cinq… Quatre… Trois… Deux…
Au-dessus du faîtage, apparaît la guimbarde. Le public l'ovationne par dérision. En tapant du poing sur la table, l'oratrice anonyme enfonce à son insu le bouton qui permet de changer les voix.
— Kratz d'uztipupph!
Uztipupph : Débroussailleuse vivante. Donne souvent un coup de corne au milieu des encombrements. Rase l'entourage avec son poil au menton. Perd la maîtrise de soi en devenant elle-même. On peut la trouver au pied des murs. Se monte comme une grue. Ménage son chou. Du choix de sa nourriture, elle fait tout un fromage.
Chacun a reconnu le timbre particulier de la princesse. L'aéronef se range sur la ligne de départ. Les spectateurs applaudissent en riant. Vealmioun voudrait se cacher dans un trou de sopentth. Les quolibets fusent. Elle s'applique à faire semblant d'ignorer la présence des railleurs.
— Pour cette épreuve sportive, Vealmioun, je vous demande d'être bien attachée.
Il vérifie la tension des sangles.
— Mieux que ça. Songez à votre sécurité.
Le soin qu'ils consacrent à s'attacher fait redoubler l'hilarité des spectateurs. Rouge de confusion, elle grommelle.
— Que risque-t-on? Hormis se décrocher la mâchoire à trop bailler?
— Mmm? Vous disiez?
— Rien, Yhalniv. Je resserrais ma ceinture.
Elle se plonge dans la lecture du manuel d'utilisation ouvert au hasard. Revêtue d'une combinaison de pilote professionnel, la princesse se dirige vers son appareil. Un essaim de journalistes gravitent autour d'elle. Des collectionneurs d'autographes lui tendent leur carnet. On laisse chauffer les moteurs. La studieuse lectrice n'a toujours pas tourné une page.
— Ouvrage très instructif : mais ne serait-il pas plus pratique de le lire à l'endroit?
D'un mouvement brusque, elle retourne le pavé.
— Grrrrrr!
Encombré d'un porte-voix monumental, le maître de cérémonie s'installe devant les concurrents. Dans son autre main, il tient le pistolet à fusée fabriqué par un armurier-bijoutier célèbre : une merveille. Public et mécaniciens se retirent. La princesse s'adresse à tous. Elle exige un seul et unique départ. Il faudra ne tenir compte d'aucune protestation. Par exemple, celle qui proviendrait d'un véhicule lent (sa remarque ne vise personne). Tout le monde saisit et rigole.
Fat, l'expert des menuets internationalement connu exécute quelques cabrioles de son cru. Tandis qu'il gambade, le coup part de façon accidentelle. La fusée heurte le mégaphone puis un mur. Après quoi, elle effectue une courbe rachitique. Elle retombe sur l'avant de l'aéronef le plus performant. Instinctivement, l'animateur ferme les yeux. La princesse n'a pas ce réflexe : le pétard l'aveugle. Les aérolux démarrent à une vitesse confondante. Chacun entend les propos formulés par la voix princière.
— Icronatsses! Tilfreu de vret! La stibudek! Étron de bchuitrëjjh! Grubbyako! Fiente de stuxxh!
Sa machine est restée sur place. Le militaire met du collyre dans les yeux éblouis. Peu à peu, la vision altérée redevient normale. Par radio, le chef annonce que la princesse partira dans un court instant. Le maître de cérémonie respire. Un autre aéronef n'a pas suivi le groupe de coureurs : celui du roturier. Son moteur cafouille. Après divers borborygmes fumeux, le coucou se met à bouger. Il se traîne. Résonne un bruit de caboteur qui divertit le public.
— Pourquoi une telle lenteur, Yhalniv?
— Il faut bien accorder une chance aux autres.
Elle rit sans retenue.
— Voilà! C'est exactement comme cela qu'on doit prendre les choses. Rien ne sert de lutter quand on n'a pas le matériel adapté. En attendant leur retour, nous pourrions excursionner. Je connais par là des coins a-do-rables. D'en haut, pas trop, c'est chaaarmant. Un petit paradis i-dy-lli-que. Des fleurs partout. Mais c'est beau.
La princesse a récupéré une vision suffisante. Elle pousse la manette des gaz d'un geste furibond : démarrage météorique. Le hurlement d'outre-tombe de la machine tétanise les spectateurs. Affolé, un petit kiajmuvvh obèse s'enfuit ventre à terre en poussant des cris pointus. Dans son rétroviseur, Yhalniv aperçoit l'engin balistique qui approche. Il place son casque sur ses oreilles.
— Attention! Tenez-vous bien.
— Tenez-vous bien?
Coup de tonnerre. Lors du dépassement, d'invraisemblables remous d'air bousculent le lent aéronef. A l'issue du maelstrom, les occupants de l'antiquité ont la tête en bas. Tremblant de tous ses membres, elle se tient le cœur. Le pilote effectue un demi-tonneau.
— C'est parti!
— C'est parti?
Il presse les manettes des gaz jusqu'en butée. Après un décalage, leur course se prolonge. (Système comparable à un changement de vitesse automobile). Postcombustion enclenchée : Vealmioun se retrouve en une fraction de seconde tassée contre son dossier. Le grondement qui remplit la cabine est abasourdissant. Sous l'effet de l'accélération, elle s'exprime avec difficulté.
— Le-vé-hi-cu-le-va-se-vo-la-ti-li-ser.
Sa voix se perd au milieu du boucan. Il lui fait signe de mettre le casque phonique.
— Arrêtez! Cette machine est sur le point d'exploser.
— N'ayez pas peur. Ce n'est rien.
— Tout part en morceaux.
— Restez calme.
Il donne une tape rassurante sur le poignet de sa passagère. Dents serrées, elle se cramponne aux accoudoirs.
— Mais, mais, mais…
— Communication terminée.
Un doigt devant la bouche lui montre ce qu'il attend d'elle.
— Vous allez bientôt revoir vos amis.
En effet, les concurrents se rapprochent. Son ahurissement est si grand qu'elle en oublie sa peur.
— Pourquoi ralentissent-ils?
— Peut-être veulent-ils nous laisser gagner?
— Non? Croyez-vous? Quelle serait la raison d'une telle générosité?
Il sourit.
— Par égard pour une machine vénérable.
Se pointe en sens inverse, une imposante formation de volatiles. Les deux escadrilles (étamées et emplumées) vont se croiser à la même altitude. Paniqués, les stuxxhs rentrent leurs ailes qu'ils gardent plaquées contre eux. Chacun se laisse choir comme une masse. On croirait assister à une précipitation orageuse de poires trop mûres (queue en bas). Les cascadeurs ne ralentissent que vers deux cent cinquante pieds : seuil critique où ils rouvrent en hâte leurs ailes jusqu'à l'envergure maximale. Heureusement pour eux, ces adeptes des courants d'air sont dotées du perfectionnement que les ingénieurs de l'aéronautique nomment : géométrie variable. Décélération rapide. Aucune inquiétude pour nos voltigeurs : leurs rangs ne comptent que des as du pilotage. Les atterrissages sont néanmoins un peu rudes. Entassés par terre, ils tendent une aile vengeresse en vitupérant contre les chauffards. Au moment où la guimbarde les dépasse, certains concurrents font une embardée. D'une main amicale, elle salue les joueurs.
— Hou! Hou! Merci de bien vouloir freiner.
Déposant un baiser sur ses doigts, elle le propulse vers d'autres coureurs distancés.
— C'est très aimable de votre part.
Elle se tourne vers son cavalier.
— Quel fair-play. Même Zouguytoulpath. Qui aurait pu le croire? Je n'en reviens pas.
Des commissaires de course sont postés au sommet d'une éminence donnant sur la cité royale. Cette hauteur se caractérise par deux pics : elle sert de ligne d'arrivée. Un journaliste relit ses fiches. Le caméraman installe sa caméra sur un trépied. La princesse a maintenant dépassé tous les concurrents. Les pics jumeaux se dessinent au loin. Utilisant des jumelles anormalement surdimensionnées, le reporter enregistre son commentaire.
— On aperçoit le futur vainqueur qui se profile à l'horizon. Je parle, cela n'étonnera personne, de l'appareil piloté par notre chère princesse : championne imbattable. L'allure est proprement sidérante. Le bolide grossit à vue d'œil. Je n'ai déjà plus besoin de jumelles.
En souriant férocement, la princesse voit les aiguilles se rapprocher. L'aéronef rugissant avale les dernières centaines de toises. Soudain le commentateur s'agite comme un farfadet alcoolique. Sa voix escalade les tons jusqu'à atteindre un paroxysme de castrat.
— Mais que se passe-t-il? Un concurrent survient de je ne sais où. Non! Si! Incroyable! Ouiiiiiiiiiiiiii! Les jeux sont faits. L'outsider vient de pulvériser un record. Impensable! Contre toute attente, le gagnant n'est pas un habitué de la compétition. Voyons. Je consulte mes notes. Il s'agirait d'un certain.., Yhalniv Jrauseilöen.
Vealmioun s'extasie.
— Incroyable! La princesse aussi. Elle a beaucoup changé.
En franchissant l'arrivée au ras du col, les aérolux groupés produisent une image spectaculaire.
Sur un écran passe l'enregistrement accompagné d'une voix off.
— Nous assistons à l'arrivée. C'est un immense succès pour notre princesse que d'obtenir cette éclatante seconde place. Un véritable exploit que nous admirons tous. Une nouvelle page glorieuse vient s'ajouter à un magnifique palmarès. Nous savons que son Altesse collectionne les podiums. Et quoi de plus normal? Notre charmante princesse est un pilote incomparable.
L'opérateur s'attarde sur le bon dernier grotesquement cadré. Apparaît le présentateur du journal télévisé.
— Après cette splendide performance accomplie par notre talentueuse princesse et pour clore ce journal, transportons-nous très loin d'ici…
Fondu enchaîné : on découvre une composition pastorale.
— Grâce à leur perspicacité, nos grands reporters ont découvert cette ziguetthaz en compagnie d'un pelucheux urfukkhhodd.
Ziguetthaz : Nana du ziguetth.
Urfukkhhodd : Petit garde-manger vivant. Lardon de l'urfukkh.
Urfukkh : Garde-manger vivant. Dans son domaine, il est le roi. Porte les cheveux longs. Ne pas se fier à ses fosses nouvelles. De son antre, on ne sort pas. Se taille en prenant les choses du bon côté. Est cité pour sa vile pratique. Touchant la chasse, il ne veut pas qu'on tire. Pour le cinéma, il tourne en cage. Plein de soi, il enquiquine les autres.
La ziguetthaz est étendue sur le flan. L'urfukkhhodd escalade la panse. Sujet anodin très apprécié par les rédacteurs en chef car ne présentant aucun risque de retombée politique. Le bébé urfukkhh cherche une tette à tâtons. Puis il aspire le lait goulûment. Une tapisserie dont les éléments se réunissent vient cacher l'écran. Les appliques s'allument. D'un pas vif, l'animateur pénètre dans la salle.
— Parce qu'un peu souffrante, la princesse n'assistera pas au débriefing.
Zouguytoulpath chuchote.
— Pensez-vous, elle boude.
Autour de la malveillante, on retient son rire.
— Compte tenu des résultats, le mieux est que monsieur Jrauseilöen nous fournissent quelques explications. Je lui passe donc la parole.
— Merci chef. Quoique brillants, vous et vos collègues avez commis des erreurs. En fait, une seule. Toujours la même : sous-estimer l'adversaire. Dans la jungle, cette faute ne pardonne pas.
Un murmure parcourt l'assistance.
— Vous y étiez?
— Hélas.
Pas besoin d'en dire davantage pour que chacun comprenne.
— D'emblée, vous m'avez catalogué. C'est pourquoi j'ai accumulé les détails qui renforceraient vos préjugés. Quoi de plus simple : j'arrivais avec un vieil engin.
— Justement, parlons-en.
— Sa largeur exceptionnelle…
— Deux moteurs?
— Trois.
Sifflements dans la salle. Drébövkoualibould glisse à l'oreille de son épouse.
— Ma chère, voici un mystère levé.
— La radio en position allumée?
— Intentionnel, bien sûr.
Vealmioun s'en étrangle presque.
— QUOi?
Ayant attiré tous les regards, elle adopte instantanément une pose dégagée qui ne trompe personne.
— Ensuite il suffisait de piloter comme un manche. Chaque fois, vous êtes retombés dans ce fameux piège : sous-estimer l'adversaire. Il a un corollaire : ne jamais se fier aux apparences. Sans oublier : toujours anticiper les feintes. Leçons apprises à nos dépens.
— On saura s'en souvenir, pour notre gouverne.
— Fair-play méritoire, bravo! Je vous dois cependant un aveu. Lors de la dernière manche, votre laser nous a bel et bien touché. En théorie, du moins.
— J'en étais sûr. Mais alors, comment?
— J'ai mis au point un dispositif de contre-mesure électronique. Il permet de dévier les tirs.
— Je comprends à présent. Un système qui devrait intéresser l'armée, non?
— Encore faudrait-il s'y faire entendre. Il y a tant de barrages, par des petits chefs.
— Ça!
— Maintenant, message aux passionnés : je connais des pilotes imprévisibles qui seraient enchantés de rivaliser avec d'estimables adversaires. Où j'habite, nous organisons souvent des matchs impromptus. Bonne occasion pour partager nos connaissances. Et afin de me faire pardonner mes cartes biseautées, nous passerons à la rigolade : après. Ce n'est pas huppé comme ici, mais vous verrez que nous savons aussi guincher et gueuletonner. Invitation à la fortune du pot.
Le militaire s'exprime au nom de ses collègues.
— Impossible de décliner une invitation aussi alléchante.
Poussés par le désir de s'encanailler, quelques civils téméraires suivent le mouvement. On prend la direction des aéronefs.
— Yhalniv, vous eûtes dû me mettre dans la confidence. Parce que dans cette histoire, j'ai passé pour qui?
— Grâce à vous, ils sont tous tombés dans le panneau.
— Certes! Mais j'eus pu jouer la comédie.
Elle se met à déclamer avec une diction abominable : ses gestes excessifs offensent la vue.
— Le petit fmutozzh est mort!
— Dans le registre burlesque, alors?
Soulevant sa robe pour allonger de grands pas, elle s'éloigne en bifurquant.
— Assurément Yhalniv, vous ne comprenez rien à l'art dramatique.
Le menton en l'air et la tête tournée, elle ne voit pas un pack de magnums qui se trouve devant des marches. Il s'élance à sa poursuite. Lui prenant le poignet, il la fait pivoter : juste à temps.
— Je suppose que vous regagnez votre domicile? Aussi je vous souhaite une heureuse fin de journée. Au revoir et…
— M'évinceriez-vous, Yhalniv?
— Pas du tout. Mais mon invitation s'adresse à des pilotes confirmés.
— Je reste avec vous : comme passagère.
Il avance à grandes enjambées.
— Pas de vol pour moi. J'organise les festivités.
Elle le suit péniblement.
— Ce gala est-il terminé, Yhalniv?
— Non, bien sûr.
— Faut-il vous remontrer le carton d'invitation, avec l'heure précise de clôture? Là ou ailleurs, peu importe. Vous me ferez danser au cours de votre fête. Et moi seule, pas une autre.
— Je ne pourrai pas m'occuper de vous pendant un long moment.
Elle remarque qu'un serpentin s'est accroché à sa toilette. Elle s'emploie à le déloger.
— Soyez tranquille. Ai-je besoin que vous me teniez la main?
Le nez orienté en direction du sol, elle se dirige droit vers une porte vitrée. Il pousse le battant avant le choc.
— Vous devez avoir un ange gardien.
Le Xib 33 survole une région montagneuse. Le suit, une grappe d'aérolux. Yhalniv change de cap. En bloc, la volée imite le leader. Il perd de l'altitude et s'engage dans une gorge sinueuse. L'aéronef de tête monte et descend en fonction du relief. L'essaim métallique reproduit les manœuvres fidèlement. À la sortie d'un canyon exigu, ils débouchent dans une vallée magnifique. Les visiteurs s'extasient. Un village parachève le site. Son charme coupe le souffle. Partout des amas de fleurs aux teintes variables (selon l'orientation du regard) réjouissent les pupilles.
— Oh! Des maisons de rêve.
En effet, leur style s'apparente au monde féerique. Les habitations environnent une place au centre de laquelle se dresse un kiosque enchanteur. Chaque demeure bénéficie de son originalité propre tout en respectant l'harmonie d'ensemble.
— Comment est-ce possible, Yhalniv? Expliquez-moi.
— Notre architecte est décorateur de théâtre. Il réside d'ailleurs ici.
Les appareils stoppent autour du kiosque. Encore un motif d'étonnement pour les invités : la vêture locale. Des tenues seyantes qui se parent d'une touche folklorique. Chaque fille du pays se précipite vers le pilote qu'elle trouve à son goût. On se bouscule gentiment. La même question s'adresse aux passagères.
— T'es maquée avec lui?
Devant l'incompréhension des citadines, les indiscrètes doivent traduire leur propos.
— Fiancée? Mariée? Pacsée? Collée?
En cas de réponse négative, la passagère est éjectée du véhicule et l'on prend sa place. Sinon l'investigation reprend autre part. Les élégantes délogées ne restent pas longtemps seules. Sans manières, les villageois viennent proposer leur véhicule. Une courtoise bonne humeur préside aux pourparlers rondement menés. Ne reconnaissant pas Yhalniv dans son habit de gala, une campagnarde pose la question rituelle. Vealmioun s'interpose en écartant les bras.
— Nous sommes unis.
La distraite se carapate.
— Momentanément, Vealmioun.
— Ne chicanons pas sur des broutilles.
Arrive une nouvelle investigatrice. L'aristocrate prend aussitôt les devants.
— Non! C'est mon fiancé.
— Ta promise? Félicitations!
— Doucement. La demoiselle plaisante.
— N'empêche que ce monsieur reste avec moi.
Il sort du véhicule puis aide courtoisement sa passagère à descendre tandis que la villageoise s'attarde.
— Tu ne rejoins pas cette cohorte de furieuses travaillées par leurs hormones?
— Toujours aussi aimable avec la gente féminine à ce que je vois.
Elle se tourne du côté de Vealmioun en lui dispensant un large sourire.
— Outre misanthrope, Yhalniv est aussi misogyne. Cela ne vous a pas échappé, je suppose?
— Et toi une escroque, Glamude.
Il s'adresse à sa cavalière sur un ton pince-sans-rire.
— Si elle vous propose un marché, exigez le double. Au moins.
— Ne casse pas mes coups, gredin c'est très beau ce que vous portez.
[Désaveux émanant du prote. L'absence de point entre "gredin" et "c'est" échappe à notre volonté. L'auteur prétend que le lecteur appréciera cette construction, y trouvant une drôlerie (mot souligné par nous). A savoir : Glamude change de sujet au débotté. Vous avez maintenant tous les éléments du problème. A chacun d'en tirer ses conclusions. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions cautionner de pareilles extravagances. (Avec l'approbation du collectif national des correcteurs d'exception.)]
Les atours sont examinés à la loupe. L'indigène tâte les étoffes somptueuses avec un sans-gêne de gastroentérologue. Pour une observation de plus près, la curieuse soulève tour à tour robe et cotillons : découvrant les jambes.
— Une vraie splendeur.
D'un hochement de tête, quelques témoins masculins approuvent. Vealmioun remet prestement de l'ordre dans sa tenue.
— Merci.
— Je te laisse, larronne. Beaucoup de travail m'attend.
— Figure-toi que moi aussi je suis occupée, Môssieur! Voilà pourquoi je renonce à la distraction.
Avec une pointe de regret, elle regarde ses copines embarquer.
— Dommage!
Elle s'adresse à Vealmioun.
— Vous repartez dans les airs?
— Stop! Cela suffit pour aujourd'hui. Je préfère rester sur le plancher des lurpzitths.
Lurpzitth : Berthe vivante. Quand elle y participe, la traite des blanches n'est pas répréhensible. Devient imbuvable en tournant mal. On l'insulte en déclarant que sa peau lisse n'est pas tendre. Dans son jardin, elle reste sereine en ruminant ses sombres pensées. Jure qu'elle est une sacrée espèce d'herbivore. De mauvais poil d'une façon permanente (bigoudis en moins), son époux abhorre la serpillière rouge et le matador écailleux.
— Parfait alors. Yhalniv, puis-je t'emprunter ton hôte de marque?
— Trop heureux de m'en débarrasser.
Le franc sourire du jeune homme adoucit son propos.
— Je vous préviens. Nous en n'avons pas encore terminé.
— Ne vous tracassez pas, mon chou. Nous reviendrons pour les réjouissances.
Elles prennent une direction tandis que Yhalniv s'éloigne en sens opposé.
— Votre ex petit ami, je présume?
Glamude rit aux éclats.
— Il ne vous a rien dit sur moi? C'est tout lui.
Passant près d'un massif chamarré, elle fait humer à la visiteuse une fleur resplendissante.
— Je suis sa sœur cadette : Glamude.
— Moi c'est…
— Inutile, je vous connais. Evitons les manières. Je peux vous appeler Vealmioun? De votre côté, dites simplement Glamude. Ne nous compliquons pas la vie.
— D'accord.., Glamude.
— Impec, Vealmioun.
— Sans vouloir être indiscrète, Glamude…
— Mmmoui?
— J'aurai de nombreuses questions à vous poser.
— Alors vous êtes bien tombée. On me surnomme la rnizifëtth jacassante.
Rnizifëtth : Baguier vivant. Vit du produit de ses vols. Sur l'eau, elle accompagne les gens de sac et de corde honnis. Dire du mal des autres l'oblige à se débiner. Sa voiture l'emporte loin s'en faut. On ne voit pas la couleur de son fromage. Se fait photographier en noir et blanc. Il ne faut pas la confondre avec un rapport de cercle fermé (ce n'est pas son rayon). La distinguer aussi d'une gourde à lait.
Pas un seul invité ne se plaint de sa nouvelle passagère. Quant aux citadines permutées, elles apprécient vite le charme du remplaçant. La flotte d'aérolux s'ébranle. D'entrée, les villageoises se prennent au jeu.
— Je te trouve sympa, mon tout beau. Avec moi, tu gagneras.
Un insolite embouteillage se forme au centre du village. Chaque campagnarde choisit son camp.
— Je suis de ton côté.
Un ancien réquisitionne le kiosque qu'il transforme en tour de contrôle. Acquis dans divers surplus militaires, son matériel portatif s'utilise sur les terrains provisoires (par exemple lors des mouvements d'un front).
— On forme une bonne équipe.
Manoeuvrant par à-coups, les véhicules tournent autour du pavillon avant d'emprunter le tarmac. Nom pompeux d'une bande de gazon dépourvue d'obstacles floraux. Sa couleur diffère des autres parties herbeuses.
— Les autres n'ont qu'à bien se tenir.
Au rythme de l'aiguilleur, les décollages groupés se succèdent.
— Tu peux me faire confiance.
Les vagues d'aéronefs s'élèvent majestueusement le long de la piste. Aux extrémités, on lit les chiffres 11 et 29.
(Indiquant l'axe 110° - 290° : presque Est - Ouest.)
Chaque nombre est constitué de plantes unicolores tondues au même niveau que le gazon. Deux groupes distants évoluent en cercle au-dessus des toits. Le vacarme rend l'atmosphère oppressante. Contrairement aux modernes aérolux qui émettent un doux sifflement, les vieilles machines des autochtones sont bruyantes (pas de silencieux et moteurs gonflés).
— On va leur flanquer la pile. Tu vas voir.
Les escadrilles enflent. Impeccablement disposés en figures géométriques, les appareils projettent des ombres menaçantes sur le paisible vallon.
— Ils ont des combines tordues, ici. Mais je connais leurs points faibles.
On croirait assister au départ des formations de guerre. Assis sur son banc, un grand-père tient le pistolet à fusée. Il tire. La première manche est engagée. Une tribu d'enfants s'arrêtent pour observer les aéronefs qui foncent vers la zone des combats. Les jeunes filles suivent un sentier adorable qui serpente jusqu'à une maison pleine de coquettes ornementations. Des massifs de fleurs poussent un peu partout. Le chemin les contourne. L'œuvre du jardinier est prioritaire (loi locale non écrite). D'innombrables pétales créent une symphonie de pigments.
— C'est du Frobell Le Grane, n'est-ce pas?
— Oui! Parmi ses dernières créations.
— Splendide! Jamais vu ces choses. Enfin, d'aussi près.
Elles pénètrent dans un local où l'on aperçoit des mannequins couverts d'habits ravissants.
— Serait-ce vous qui fîtes cela, Glamude?
— Ma première vraie collection. Qu'en dites-vous?
— Si je n'étais pas contrainte de porter des griffes, vous m'auriez comme cliente. Tout bonnement prodigieux.
— Votre avis me touche beaucoup. J'épluche les magazines. Vous ne commettez aucune faute de goût.
— J'essaye.
Avec une gravité incongrue, elle ajoute.
— Certains vous feraient porter n'importe quoi. Mais à quelques règles d'airain, je ne dérogerai pour rien au monde.
— J'ai pris du retard. Cela vous ennuie, Vealmioun, si je finis quelques travaux pendant que nous papotons?
— Faites, Glamude. Je vous en prie. Que ma présence ne vous embarrassât point.
— Vous avez un siège. A côté.
Elle lui tend un plateau de gâteaux secs qui était planqué sous un chapeau à voilette.
— Assez de chichis. On pourrait se tutoyer, non? Tu es d'accord, Vealmioun?
— Mais certainement. Délectables vos.., tes petits fours, Glamude.
Une longue discussion s'engage. Elle glane beaucoup d'informations sur ce village peu commun. Les autochtones cultivent un art de vivre qu'ils entendent perpétuer. Leurs ancêtres ont fait la remarque suivante. Si un villageois s'enrichit, il pervertit l'âme de la communauté. Par la force des choses, le parvenu cesse de fréquenter ses amis d'antan. En revanche, sa famille ne sera pas acceptée dans le milieu élitaire. Chez les riches bien établis, ne devient fréquentable que l'héritier du lointain faiseur de magot. Au bas mot il faut compter trois générations avant d'être reçu par la haute société. Une telle échéance implique des sacrifiés qui doivent longtemps vivre en parias de luxe. Inacceptable quand on a pour devise : être heureux dès maintenant. Jadis quelqu'un trouva la solution. Soit le néo-nabab partait s'installer dans un château éloigné. Soit il conservait ici un train de vie ordinaire. Une part de sa fortune devant alors servir le village. C'est ainsi qu'on put transformer les maisons selon le goût des habitants.
Pour chaque construction, les villageois oeuvrent ensemble. Tout le monde participe sans se fatiguer : jeunes, vieux, gars, nénettes, mômes. On bénéficie des matériels les plus performants. Ces travaux donnent l'occasion de s'amuser, surtout lors du banquet de clôture. Voulant placer un mot, Vealmioun apporte la contradiction. Celui qui devient riche ne va pas volontiers consentir au partage et renoncer à l'attrait du luxe. Glamude la détrompe. Plusieurs personnes qui pourraient rouler sur l'or restent néanmoins ici : Yhalniv le premier. Diverses inventions lui rapportent beaucoup. Passant du xupfyimpph à l'idlupph, elle dit.
Xupfyimpph : Réveille-matin vivant. Travaille son chant pour l'arrivée du soleil. Au sommet de l'église, il tourne à tous les vents. Casse la graine sans fin. On se régale avec lui en bateau. Surveille son poids afin de se sentir léger comme une plume. La boxe lui fait une belle jambe. A cause de sa roche, on voit rouge.
Idlupph : Porte-bagages vivant. A de l'oreille. Prend les mauvaises résolutions sous son bonnet. Connaît des hauts et des bâts. Mieux vaut ne pas lui tomber sur le dos. Chacun tient à sa peau. Son pont est fort courant. Boit, mais pas tout le temps. Les histoires sans queue ni tête le font braire. Imite ses camarades afin d'obtenir une bonne prise de son.
— Il me confie sa garde-robe.
— Cela explique son magnifique costume.
— Ah! Tu l'avais remarqué? Je n'en suis pas mécontente.
— Il a fait sensation au palais. J'étais même persuadée qu'il s'agissait d'une griffe prestigieuse.
— Sans blague? Tu n'aurais pas pu me faire davantage plaisir.
— Quant aux costumes du patelin, ils sortent aussi de chez bibi.
— D'emblée, j'ai été conquise.
— Et regarde.
Elle étend sa jupe plissée. Les motifs prennent des formes inattendues.
— Une véritable réussite. Sincèrement.
— Tu es trop gentille. Mon affaire commence à démarrer.
— Je t'amènerai des clientes.
— Ce n'est pas de refus. Mais en attendant, Vealmioun, pourrais-je avoir la chemise que tu portes? Je voudrais l'étudier.
La couturière escompte dépecer l'étoffe afin de répartir les fioritures (maquillées) sur divers modèles. Beau plan quasiment honnête qu'elle s'abstient de révéler par modestie.
— Je te rembourserai en toilettes.
— J'aimerais t'être agréable, Glamude. Mais j'en ai encore besoin aujourd'hui. Dès mon retour : au pressing. Et je te l'expédie.
— Elle arrivera trop tard.
— J'en suis vraiment désolée.
— Tant pis. N'en parlons plus.
Dans le ciel, la bataille fait rage. Nul camp ne prend vraiment l'avantage. Des appareils finissent cependant par recevoir le coup fatal. A l'étonnement des pilotes urbain, leur passagère villageoise ne se laisse pas impressionner par les innovations spectaculaires qui couronnent la vrille fuligineuse. Ces demoiselles poussent même des cris d'allégresse. Un enthousiasme ponctué d'exclamations dont voici quelques échantillons.
— Génial!
— Sensas!
— Géant!
— Splendide!
— Du tonnerre!
— Youpi!
— Encore!
Quelques hommes disposent des tables nappées sur la place. Par les fenêtres entrouvertes, on aperçoit des mains qui apprêtent, épluchent, tranchent, fouettent, accommodent, découpent, émincent, épaississent, entrelardent, lient, pochent, farcissent, roulent, garnissent, malaxent, fourrent, pétrissent, assaisonnent… Sur les fourneaux, des plats mijotent. D'immenses casseroles fument. Des pâtisseries cuisent au four… Il faut aussi choisir des bon crus. Derrière certains soupiraux, des spécialistes poussent le scrupule jusqu'à goûter chaque nectar afin d'éviter une blâmable association gustative. La truffe en l'air, un groupe d'animaux familiers rodent, fascinés par les arômes. Plusieurs enfants aident à dresser le couvert. Ils apportent les bouteilles qu'ils installent au milieu des tables garnies de fleurs.
À l'écart une juvénile campagnarde observe le remue-ménage. Les bras chargés d'instruments de musique, Yhalniv survient.
— Qu'attends-tu pour donner un coup de main, paresseuse? Allez file! Essaye de te rendre utile.
Elle se retourne.
— D'accord, Yhalniv. Que veux-tu que je fasse?
— Je vous prie de m'excuser, Vealmioun.
Sifflement instinctif du villageois.
— Quelle transformation, dites donc.
Elle déploie l'étoffe de sa tenue locale.
— Nous voici plus proches que jamais. Je te plais comme cela, Yhalniv?
Elle imite imparfaitement une révérence de danse campagnarde (jupe retroussée en arrière).
— Cessez de me tutoyer. S'il vous plaît. Très bien la tenue, mais avec retenue.
— TU viens de me tutoyer, Yhalniv. Il y a peu. S'il T'en souvient?
— Je ne vous avais pas reconnu. Excusez-moi encore.
— Excuses non acceptées. A sa demande, je tutoie ma belle-sœur. Je veux dire : ta sœur Glamude.
— Vous parlez d'une référence.
— Elle est mon amie. Je continuerai donc à la tutoyer. Et toi itou
— Faites preuve de bon sens, voyons. Nous ne sommes pas…
Se bouchant les oreilles, elle improvise une ritournelle qui couvre ses arguments.
— La la la la la la la…
Il s'arrête de parler. Elle retire les mains de ses oreilles en interrompant sa rengaine.
— Votre comportement…
— La la la la la la la…
— Bon! Pas la peine d'insister. Je perds mon temps. D'accord! TU as gagné, Vealmioun… Hé! Oh! J'arrête! TU as compris? Regarde. Je TE tutoie.
— Parfait! J'en suis ravie. Alors comment puis-je t'aider, Yhalniv?
— Laissez… Laisse, Vealmioun. Nous sommes civilisés, ici. On ne donne pas de travail aux invités.
— Et si je veux te rendre service? De la sorte, on ne se quittera plus.
— N'oublie pas, tout ceci est temporaire.
— Incessamment tu ne pourras plus te passer de moi.
Il lève les yeux au ciel qui rougeoie.
— Je vais te soulager.
— Non, c'est fragile.
Elle s'empare d'une sorte de hautbois. Au prix d'une gesticulation de jongleur ankylosé, elle réussit à ne pas faire tomber l'objet par terre.
— Je te suis. Allez. Avance, Yhalniv.
Après une hésitation suspicieuse, il repart. Elle lui emboîte le pas. En se démenant, elle parvient à tirer une mélodie plaisante de l'instrument excessivement long. Le périmètre est sillonné de guirlandes. Des festons agrémentent aussi les lieux. Arrivé sur le kiosque, il la regarde étonné. Au pied des marches, elle danse tout en continuant à jouer. Dressée sur ses chaussures, elle fait des pas d'échassier.
Alors que le ciel couchant dissipe ses derniers feux, les aérolux rentrent des combats. Les lampions multicolores s'allument.
De nombreuses bougies et torches produisent une lumière chaude, vivante. Au clavier d'une espèce de piano, Yhalniv chante en compagnie d'autres jeunes gens. Il s'agit d'un chant de garnison plutôt mélodieux. L'assistance reprend chaque refrain. Les instrumentistes encore lucides soutiennent la marche. Des bocks rarement pleins entourent les soiffards. Vealmioun joue de sa bizarre flûte à bec. L'instrument doré brille de mille feux. Grâce à ses improvisations, elle obtient un franc succès. Sa ligne mélodique se mêle au jeu de Yhalniv. Puis elle se met à chanter. Sa voix charmeuse gagne les coeurs. Même Yhalniv semble y être sensible.
Des couples dansent sur un magnifique plancher briqué. On croirait qu'un voilier fantastique est venu s'échouer à la campagne. Enlacés, Yhalniv et Vealmioun virevoltent aux quatre coins de la piste. Tard dans la nuit, Glamude vient se dégourdir les jambes. En un temps record, elle parvient à s'attacher les faveurs du chef : visiteur le plus convoité de ces demoiselles. A son crédit, deux armes imparables : a) Langue bien pendue. b) Danseuse de premier ordre (la meilleure du canton). Des cloches sonnent. Yhalniv consulte sa montre.
— L'heure exacte où la réception se termine au palais. Par conséquent, je n'ai plus à danser avec toi.
Elle est effondrée.
— A cet instant, je me suis promis de faire danser une fille du pays.
Il la plaque contre lui.
— Puisque tu portes le vêtement local, nous pouvons donc continuer ensemble.
Le couple reprend ses évolutions. Glamude fait un clin d'œil à sa cliente qui ne peut s'empêcher de chialer.
— Dis donc, Vealmioun, si tu pleures quand on te fait plaisir, qu'arrive-t-il dans le cas contraire?
Les larmes redoublent.
— Je pleure comme un lurpzitthoddh.
Lurpzitthoddh : Petit pot à lait vivant. Mioche de la Lurpzitth. Est bête à manger du foin. Parce que trop flemmard, on l'envoie paître. Pour protéger sa bonne nature, il demande l'interdiction de certaines batteries. Perd aux courses. Sa voiture se traîne. Les intéressés l'adorent pour son or. Est tout retourné à l'idée qu'on veuille avoir sa peau. Nage entre deux eaux quand il est marin.
Les danseurs observent l'épanchement lacrymal avec gaieté, considérant son motif infondé. Une opinion qu'elle ne partage pas.
— Vas-tu danser avec les autres maintenant, Yhalniv?
Il s'accorde un moment de réflexion : insoutenable.
— Excellente chanteuse, musicienne et danseuse : pourquoi me priverais-je d'une telle perle?
D'entre les larmes, surgit un large sourire.
— D'autant que nos meilleures cavalières ont été ravi par les citadins.
Elle botte le tibia de son cavalier. Du moins, essaye-t-elle.
— Avec toi, on ne sait jamais sur quel pied danser.
Formant deux lampions supplémentaires, les lunes s'immiscent dans une guirlande.
Evolue le Xib 33 au-dessus d'un parc superficiellement grand. En cette heure matinale, l'endroit est désert. Le véhicule commence sa phase d'atterrissage. L'entreprise semble mal partie. L'appareil suit un trajet hasardeux. On dirait une balle de ping-pong capricieuse qui refuserait le sol. Après certaines péripéties inavouables, l'objet volant finit par se poser. Encore quelques dernières saccades spasmodiques et il s'immobilise.
— Sans me vanter, d'habitude, je ne réussis pas aussi bien. En toute franchise.
Elle déploie un large sourire. Le passager reste un moment silencieux.
— Franchise pour franchise, Vealmioun : combattre au-dessus de la jungle est moins redoutable.
— Tu ne cesseras donc jamais de plaisanter. Note bien, ce n'est pas un reproche. J'apprécie beaucoup ton humour.
— Ce n'était pas de l'humour.
— Voilà, tu continues.
Le jeune homme renonce à transmettre l'essence de sa pensée.
— En tout cas, tu as pu le constater. Je suis aussi bon pilote que toi. N'est-ce pas? N'est-ce pas?
— Les anciens disaient : il n'y a pas de bons pilotes, il y a des vieux pilotes.
— Mmm! Oui, pas mal. Alors ma durée de vie ne devrait pas m'inquiéter.
— Seuls tes passagers cardiaques auront des soucis.
— Là, tu recommences.
Ne pouvant lui dessiller les yeux, il s'attelle à l'instruction qui motive sa présence.
— T'arrive-t-il d'utiliser la VTH?
— De quoi parles-tu, Yhalniv?
Il ouvre un panneau qui cache de nombreuses commandes. Il pousse un levier. Au-dessus du tableau de bord, se soulèvent deux plaquettes transparentes.
— Visualisation Tête Haute. Fournit toutes les informations nécessaires.
Il manipule un bouton.
— Là, on supprime l'échelle de tangage. Comme ça, l'indicateur de trajectoire de vol disparaît. Maintenant, l'indicateur de vitesse et l'altimètre passent du mode analogique au mode digital. Et pour finir, l'indicateur de vitesse verticale apparaît (portée maximum 6 000 pieds par minutes).
Il tourne un autre bouton.
— On peut aussi modifier la couleur des données.
— Oh?
— Leur luminosité également. Il y a plusieurs configurations d'affichage. Très important : en mode standard, l'altitude est indiquée par rapport au niveau de la mer. Toutefois à 1 500 pieds, processus automatique : le radar placé sous l'appareil indique l'altitude par rapport au niveau du sol.
Il referme le panneau.
— Est-ce enregistré?
— Bien sûr. Mais.., dis-moi. S'il te plait.
— Oui?
— Cette question me tarabuste depuis un moment.
— Je t'écoute.
— J'aimerais savoir.
L'esprit absorbé, elle fait une pause conséquente.
— Quoi, au juste?
— Cette question est importante et difficile.
— Je ferai de mon mieux. Vas-y.
— Donne-moi ton avis compétent. Eu égard à mon Xib 33, ce machin truc chose VTH ne serait-il pas préférable en mauve?
Il en reste pantois.
— J'hésite avec l'indigo.
Il serre les dents. L'appareil monte jusqu'à mille pieds et se présente face au lieu d'atterrissage.
— Réduction peu à peu de la vitesse : chiffres à gauche. Simultanément, l'œil sur le variomètre. Graduation à droite, près de l'altimètre. Une bonne fourchette s'établit entre 300 et 500 pieds/minute. Grâce au marqueur de trajectoire de vol, on anticipe l'emplacement du toucher des roues. Au dernier moment, léger arrondi afin d'adoucir le contact. Et c'est terminé.
L'appareil s'immobilise à la hauteur d'un petit arbre émondé de frais.
— Ainsi l'atterrissage nécessite peu d'espace…
Il lui fait un clin d'œil.
— Juste un mouchoir de poche.
Il n'aurait pas dû lui en reparler.
— Pfff! Bien sûr. Avec ton trucmuche VTH, c'est facile. Sans instruments, tu fanfaronnerais moins.
Elle n'aurait pas dû lui répondre de la sorte.
— Tu ne te poserais pas sur un…
A l'aide des doigts, elle inscrit dans l'air deux guillemets.
— Mouchoir de poche.
Il éteint la totalité des écrans. L'aéronef grimpe à une vitesse effrayante.
— Eeeeehhhh! Tout doux. Rien ne presse.
A mille pieds, il coupe les gaz. L'appareil tombe comme une pierre.
— Arrête, voyons! Ne fais pas le fou. Tu vas nous tuer. On s'écrase. Au secours! À l'aide! Je meurs.
Au dernier moment, il remet les gaz. La machine tremble de toutes ses tôles. Elle achève sa puissante décélération à quelques pieds du sol. La chape et le bitume reprennent contact aussi moelleusement qu'un baiser décent. Le véhicule stoppe au niveau du petit arbre propret. Son soupir de soulagement s'épuise en un sifflement acrimonieux.
— Ne refais jamais une chose pareille. Mon coeur n'y pourrait résister.
— Pas si ardu que cela, il me semble.
— D'accord! Je retire ce que j'ai dit.
Elle raccroche son chapelet au tableau de bord.
— Mais enfin, je ne comprends pas. Pourquoi te sers-tu de ces bidules d'écrans, puisque tu peux t'en passer?
— C'est obligatoire.
Elle tousse en rougissant.
— Il n'empêche.
Elle montre les écrans rallumés.
— On pourrait oublier ce bazar. La preuve! À ce propos, Yhalniv. Comment se fait-il que tu saches si bien t'en passer?
— Au combat, si l'avionique est H. S., il faut pouvoir atteindre un terrain secondaire.
Sur son visage, elle lit une dureté subite.
— Passons à autre chose.
— Puisque tu brûles de te perfectionner, c'est reparti.
Le soleil la fait grimacer, à moins qu'il n'y ait une autre raison. L'appareil roule en prenant de la vitesse.
— Rotation.
L'aéronef quitte le sol.
— Mille pieds à l'altimètre, on se maintient en palier.
— Palier?
— Altitude constante. Le marqueur reste au milieu de la ligne continue. Tu vois : là. Compris?
— Compris.
— On vérifie le sens du vent en observant la biroute.
Elle contrôle studieusement la direction que prend la manche à air.
— On remonte l'aire d'atterrissage. Cette branche s'appelle "vent arrière".
L'aéronef s'incline.
— Virage de quatre-vingt-dix degrés à gauche. Et nous voici en "base" : c'est le nom de cette branche. En visuel : examen crucial. Aucun appareil à l'horizon. Parfait.
Le véhicule penche à nouveau.
— Dernier virage. Branche nommée "approche finale". On sort : aérofreins, volets, train. Près du sol : l'arrondi. Dès le roulage, inversion de poussée, puis freinage. Et voilà.
— Si nous partions en promenade maintenant, Yhalniv?
— Et puis quoi encore? L'amélioration provient du recommencement.
— Tout ce que je déteste.
— A toi les commandes. Tu feras des touch and go.
— Touch and go?
— Atterrissages et décollages en continu.
L'élève gémit.
— Non!
— Oh que si! Qu'attends-tu?
— Mais…
— Pas de discussion.
La machine dérape sans cesse puis s'élève en se dandinant. Se succèdent d'abominables tangages et roulis souillés de gîte chronique.
— Tu as quand même du talent, Vealmioun.
— Réellement?
— Oui! Pendant la guerre, on t'aurait confié des missions.
— Chasse?
— Disons plutôt : favoriser l'aveu des espions en les menaçant d'une balade dans ton engin.
A cet instant l'aéronef fait un violent tête-à-queue.
FIN
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